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"Ne me donne ni indigence, ni richesse."

Hameau de Taveyanne (1/1); Culte de la mi-été
Diffusé sur Espace 2 le 07-08-2016
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"Ne me donne ni indigence, ni richesse."

Prière pour s’entraîner à la lucidité et à la confiance.

Vous en avez marre de tous ces gens convaincus d’être détenteurs d’une vérité absolue? Marre de leurs paroles de jugement et d’exclusion?

Alors, faites un détour par la sagesse biblique: elle invite à cultiver en même temps la joie de vivre et la conscience de la fragilité humaine.

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Puisqu’un jour tout peut basculer, il vaut mieux passer du mode de la possession à celui de la relation, avec Dieu qui nous échappe, au milieu des autres tout aussi mystérieux.


Prédication : Jacques Küng, pasteur

Co-célébrant : Frédérique Zahnd

Musiciens : Fanfare de Gryon, sous la direction de Peter Fairgrieve et Marc-Antoine Grec, cor des Alpes

Présentation : Michel Kocher

Prédication

"Ne me donne ni indigence, ni richesse"

Taveyanne : en ce lieu pétri de mémoire et de sagesse, je vous propose d’ouvrir la Bible au livre des Proverbes. Invitation à rester dans ce vaste monde de la mémoire et de la sagesse.

Proverbes, chapitre 30 , versets 1 à 9
Matthieu, chapitre 6 , versets 25 à 34

Ces paroles en effet ne sont pas propres à la tradition biblique : on en trouve des semblables dans d’autres traditions tout autour de la terre. Sagesse des humains : invitation à cultiver en même temps la joie de vivre et la conscience de notre fragilité. Puisqu’un jour tout peut basculer, il vaut mieux passer du mode de la possession à celui de la relation : relation avec Dieu qui nous échappe, relation avec les autres presque aussi mystérieux.

Paroles solennelles d’Agour, fils de Yaqué : ainsi commence le chapitre 30 du livre des Proverbes. Paroles solennelles, paroles qui ont du poids, paroles d’un Sage qui partage avec nous ce que la vie lui a enseigné.

Viennent ensuite des noms : Itiel, Itiel et Oukal, des noms qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans l’Orient ancien. Dans la langue de la Bible, il suffit de pas grand-chose pour passer de ces noms à des verbes : je me suis fatigué, Ô Dieu, je me suis fatigué, je suis épuisé…

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Comme pour dire, ce n’est pas à la légère que je parle. Ce que je partage avec vous, c’est le fruit d’une longue expérience de vie, à laquelle je n’ai d’ailleurs pas compris grand-chose…

En écho à ces paroles du Sage Agour, viendront plus tard des paroles d’un autre sage de la Bible, un poète et un conteur, Jésus de Nazareth qui nous invitera lui aussi à nous recentrer sur l’essentiel.

Proverbes 30,1-9

Paroles solennelles d'Agour, fils de Yaqué. Voici ce que cet homme déclara à Itiel, Itiel et Oukal :

Oui, je suis le plus stupide des humains, l’intelligence me fait défaut. Je n'ai pas appris la sagesse des humains, alors que connaîtrais-je de la science divine ?

Qui étant monté aux cieux en est redescendu ?

Qui a recueilli le vent dans le creux de ses mains ?

Qui a enveloppé les eaux dans le pli de son vêtement ?

Qui a établi les limites de la terre ? Quel est son nom ? Quel est le nom de son fils ? Dis-le-moi si tu le sais.

Toutes les promesses de Dieu sont dignes de confiance. Il est un bouclier pour qui lui demande protection. N'ajoute rien à ses paroles : il te reprendrait et tu serais convaincu de mensonge.

Mon Dieu, je te demande deux choses. Ne me les refuse pas pour le temps qu’il me reste à vivre. Eloigne de moi illusion et mensonge. Ne me donne ni indigence ni richesse. Donne-moi juste ce dont j'ai besoin pour vivre, car trop bien nourri, je pourrais te renier en disant : “A quoi sert le Seigneur ?” Ou, dans la misère, je pourrais voler, profanant ainsi le nom de mon Dieu.

A partir de quelle altitude saluez-vous les personnes inconnues rencontrées sur les chemins de vos ballades ?

Quant à moi, je ne salue pas grand monde sur les quais au bord du lac un dimanche après-midi. Jusqu’à 1'000 mètres, cela dépend de la qualité des chemins : sur une route carrossable, je salue moins de gens que sur un sentier escarpé. A partir de 1'000 mètres, les échanges de salutations paraissent de plus en plus normaux. Au-delà de 3'000, m’a-t-on dit, on entame une conversation avec les inconnus croisés, et le tutoiement se généralise. Pourquoi cela ? Spécificité d’une tradition helvétique encouragée par le Club alpin ? Non, car on retrouve cette habitude sous d’autres latitudes, et pas seulement dans les régions de montagne.

Echanger des salutations, c’est une manière de nous reconnaître vivants les uns avec les autres. Lorsque ses enfants, petits, refusaient de dire bonjour à la dame, une personne de ma connaissance leur expliquait : « Si tu ne dis pas bonjour à cette dame, elle aura l’impression de ne pas exister pour toi. Tu aimes avoir ce sentiment de ne pas exister pour quelqu’un… ? »

Connaissez-vous ce sentiment de ne pas exister pour quelqu’un, lorsqu’il refuse de vous saluer ? Ou plutôt, quand avez-vous besoin de sentir que les autres vous considèrent vraiment comme quelqu’un de vivant ?

Dans le quotidien de l’existence, nous ne posons pas souvent ce genre de questions. Nous vaquons à nos multiples occupations, avec nos proches, nos collègues, nos voisins, avec nos ordinateurs, nos tablettes, nos smartphones. Un petit geste suffit pour nous saluer les uns les autres. Un smiley aussi.

Mais lorsque quelque chose se fragilise dans notre existence, alors notre besoin d’être reconnus comme vivants gagne en intensité. Vous savez ce sentiment de désarroi qui nous envahit lorsque des proches sont victimes d’un accident, d’une maladie, d’un attentat… Tout devient fragile en nous…

Cela pourrait m’arriver à moi aussi… Alors… ?

Alors, nous re-vivons de sentir que les autres nous considèrent comme encore vivants. Cette main retenue plus longtemps… Ce bras passé sur mon épaule… Cette personne qui me sert contre elle… Ces rassemblements où nous pouvons nous toucher les uns les autres… ces bougies allumées… ces fleurs déposées…

Les mots ne suffisent plus, nous avons besoin de gestes pour comprendre que d’autres nous considèrent vraiment comme encore vivants.

Il y a de cela dans les salutations échangées : plus nous gagnons en altitude, plus nous avançons sur des chemins escarpés, plus grandit en nous ce sentiment que notre existence pourrait devenir fragile. Nous pourrions donc avoir besoin de ces autres vivants croisés sur le chemin. Alors nous les saluons, comme eux nous saluent.

Plus le risque de fragilité est présent, plus rapide est le tissage de relations avec des inconnus. Il y a certes la joie de partager l’émerveillement face aux beautés de la création, la joie de l’effort partagé dans la sueur et l’essoufflement. Mais il y a aussi cette conscience que nous pourrions avoir besoin les uns des autres, peut-être déjà dès le prochain contour.

Alors, nous nous saluons, pour nous reconnaître vivants, en pressentant qu’ensemble nous serons plus forts.

A fréquenter les Sages, de la Bible ou d’autres traditions, c’est à une telle lucidité que nous nous préparons : tisser des relations pour porter ensemble nos fragilités. Partager ce qui nous fait vivre, pour ne pas être seul au moment où tout basculera.

Où que vous en soyez, un jour tout basculera pour vous. Vous serez confrontés à la mort. Il est important que des sages nous le redisent: la vie humaine est comme la fleur des champs, le matin elle fleurit, elle grandit, le soir… elle se fane…

Réfléchissez donc à ce que vous faites de votre vie. C’est là tout le travail intérieur de la sagesse. Pour que ce travail continue en nous, Agour, le vieux Sage des Proverbes, nous laisse aujourd’hui sa prière : « Eloigne de moi illusion et mensonge ; ne me donne ni indigence ni richesse. Dispense-moi seulement ma part de nourriture, car, trop bien nourri, je pourrais te renier en disant : A quoi sert le Seigneur ? Ou, dans la misère, je pourrais voler, profanant ainsi le nom de mon Dieu. »

Ne me donne ni indigence, ni richesse. Du pain (donne-nous notre pain de ce jour…), du pain et une parole vraie : voilà ce qui construit la vie. L’essentiel, sans fioritures. Encore faut-il prendre le temps d’y penser…

Eloigne de moi illusion et mensonge.

Voici une autre version d’une histoire racontée par mon collègue Antoine Schlüchter, présent sur les ondes de la RTS pour le culte de dimanche dernier.

Un personnage politique aussi renommé que redouté arrive devant St-Pierre qui lui donne à choisir entre l’enfer et le paradis. Celui qui a toujours aimé prendre des risques se dit : « Essayons l’enfer… » Il y retrouve tous ses compagnons de lutte et de pouvoir : ensemble, ils mangent, boivent, font la fête et se racontent des souvenirs.

Le nouvel arrivé ressort juste pour dire à St-Pierre : Je confirme mon choix. D’un coup, il n’y a plus que ses adversaires les plus acharnés. Il ne reste plus rien de la fête. Les tourments commencent. Il demande à revoir St-Pierre qui lui dit : « Dans un premier temps, tu avais eu droit à la campagne électorale… »

Eloigne de moi illusion et mensonge. Permets-moi de ne pas faire partie des gens qui pensent être les seuls à détenir la vérité.

La série d’été de la RTS « A la rencontre des extrêmes » met bien en évidence la radicalité de discours tenus par des gens qui vont parfois jusqu’à refuser de saluer ceux qui n’épousent pas leurs idées.

Agour, quant à lui, a conscience qu’il ne peut pas tout comprendre de la vie : il y a toujours quelque chose qui nous échappe : Qui a recueilli le vent dans le creux de ses mains ? Qui a enveloppé les eaux dans le pli de son vêtement ?

L’apprentissage de la sagesse passe par un dépouillement : rien n’est acquis une fois pour toutes, d’où l’importance de revenir régulièrement à l’essentiel. Prendre conscience que la vie est autant menacée par la surabondance que par le manque : ne me donne ni indigence ni richesse.

Demander à être protégé de l’excès autant que du dénuement. Nous éloigner de la superficialité pour mieux nous émerveiller de la simplicité. Renoncer aux paroles creuses et oser un regard interrogateur sur les mystères de la vie et de la mort.

Nous laisser interpeller par l’essentiel, y revenir encore et toujours, tout en nous émerveillant de la vie de chaque jour : voilà l’expérience partagée par notre ami Agour.

Passons maintenant à l’écoute d’un autre Sage dont les paroles pourraient nous énerver si elles n’étaient pas enracinées dans l’expérience du vieil Agour.

Frédérique Zahnd va nous lire un passage d’un discours sur la montagne, tel que l’évangile de Matthieu le place dans la bouche de Jésus de Nazareth, au chapitre 6 :

Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?

Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?

Et qui d’entre vous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux !

Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc pas, en disant : “Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ?” – tout cela, les païens le recherchent sans répit –, il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses.

Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît.

Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

Ne vous inquiétez pas pour votre vie… : comment a-t-il osé dire cela, ce Jésus de Nazareth ?

Il était jeune et beau, lui, quand il disait cela. Avec sa bande de copains, il passait d’un coin à l’autre du pays, se faisant entretenir par quelques personnes aisées et généreuses. Il n’avait pas besoin de gagner sa vie. Il n’avait pas de responsabilités familiales. Il se permettait même de se moquer de ceux qui s’inquiétaient pour les impôts à payer…

Ne vous inquiétez pas pour votre vie… Facile à dire. Rien de tel pour renforcer le préjugé que tout discours religieux n’est que mensonge et illusion… Face à tant de soucis, inquiétudes, angoisses qui s’accumulent dans notre existence, nous risquons d’être découragés par une telle exhortation.

Il y a tant de choses à faire, de personnes à voir, de problèmes à résoudre. On ne peut que courir, se dépêcher, s’énerver trop souvent. La vie passe, sans même que nous puissions nous en rendre compte.

Ne vous inquiétez pas pour votre vie… ?

Et si nous mettions cela en résonnance avec la sagesse du vieil Agour ?

Ne vous inquiétez pas pour votre vie…

Ce n’est pas une parole à dire à des gens en situation de chômage, de souffrances, de deuil, de détresse. Jésus ne l’aurait pas fait.

C’est une parole à rappeler à des gens déjà bien installés dans leur existence et qui se demandent comment s’y installer encore mieux. D’où leurs soucis nombreux et quotidiens.

A ces gens, il est important de rappeler : tout dans votre existence peut basculer d’un moment à l’autre. Alors, réfléchissez à ce que vous faites de votre vie.

Jésus de Nazareth ne s’est pas inquiété de son pain pour le lendemain. Il ne s’est pas inquiété de ses habits pour le lendemain. Il a simplement pris du temps pour Dieu, et pour les autres.

Le temps de se retirer, parfois, dans le silence, pour prier et se retrouver seul face à cette parole qui appelle à la confiance malgré tout.

Le temps aussi de rencontrer les autres, de les saluer, de les accueillir lorsqu’ils étaient méprisés, le temps de marcher à leur rythme sur les chemins de la vie, de boire et de manger avec eux, de respecter leur dignité, de les aimer, jusqu’au bout.

A cause de cela, Jésus a été condamné à mort et exécuté comme un criminel.

Des gens de son époque, avec leurs beaux discours religieux et leurs responsabilités politiques, n’ont pas accepté que quelqu’un puisse faire une telle confiance à Dieu et respecter autant la dignité des humains.

Jésus ne s’est pas inquiété pour lui-même. Il a fait confiance. Mais il s’est retrouvé seul. Si seul qu’il a même crié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Un dernier cri, adressé à Dieu, pour suggérer que même la pire solitude ne peut pas effacer les dernières traces de l’espérance.

Ce Jésus, Dieu l’a relevé d’entre les morts, pour nous inviter à partager sa sagesse de vie : garder confiance, même lorsque plus personne ne nous salue.

Garder confiance, et prier. Demander à Dieu qu’il nous donne son pain et sa parole : ni indigence, ni richesse, juste de quoi avancer jusqu’à la prochaine étape, jusqu’à la prochaine question.

Ni mensonge ni illusion, juste un appel à la confiance en Dieu et au respect de la dignité de toute personne.

Ne vous inquiétez pas pour votre vie, recherchez seulement le Royaume de Dieu et la vie juste qu’il demande.

Ce royaume où nous recevons le temps de nous saluer les uns les autres, ce royaume où Dieu, lui, nous regarde comme vivants les uns avec les autres, quelles que soient nos conditions et nos origines.

Oui, quel que soit le chemin escarpé où vous avancez, le Seigneur vous dit salut.

Amen.


Jacques Küng, pasteur
Jacques Küng, pasteur

Né en 1957, Jacques Küng est marié et père de 4 enfants. Licencié en théologie, il a été consacré pasteur en 1982 par l'Eglise presbytérienne au Rwanda, où sa femme et lui ont travaillé de 1980 à 1986, puis de 1995 à 1996. Il a ensuite exercé son ministère dans les paroisses de la Sallaz, puis de St-François - St-Jacques à Lausanne, tout en assumant une responsabilité de coordination régionale à Lausanne et Epalinges. De 2005 à 2014, il a été secrétaire général de DM-échange et mission, participant notamment aux réflexions sur le rôle de la religion et de la spiritualité dans la coopération au développement. Depuis mars 2015, il est pasteur dans la paroisse des Avançons (communes de Gryon et de Bex).

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