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« Un ange par-ci, un ange par-là... »

Temple de Malagnou (4/4)
Diffusé sur Espace 2 le 18-12-2016
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Au fait, à quoi servent les anges? D'où viennent-ils donc? Ils accompagnent les récits bibliques de l'Avent et de Noël, et sont indissociables de notre imaginaire de décembre. Mais ne sont-ils pas de trop? Dieu ne suffit-il pas? A-t-il besoin des anges pour surmonter sa divine solitude?


Prédication : Blaise Menu, pasteur, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres

Co-célébrant : Thierry Steimer

Organiste : Didier Godel

Présentation : Sabine Petermann

Prédication

« Un ange par-ci, un ange par-là... »

« Les anges sont aujourd'hui revenus à la mode. »

Matthieu, chapitre 1 , versets 18 à 25

C'est le constat que le moine et spirituel Anselm Grün dressait il y a déjà vingt ans, et ce constat n'est pas démenti par le temps. Il ajoute d'ailleurs ceci: « Après avoir mené tant bien que mal, pendant des décennies, une existence plutôt modeste, en théologie aussi bien que dans la conscience collective, [les anges] sont de nouveau en grande faveur... » (Petit traité de spiritualité au quotidien, Paris, Albin Michel, 1999, p. 8).

Dès lors, je ne peux m'empêcher de me poser une question: est-il urgent de déplumer les anges, ou bien est-il au contraire devenu nécessaire de les remplumer ? La question peut vous sembler bizarre, voire scandaleuse à une semaine de Noël, mais que penser finalement de ces créatures qui n'ont d'autre existence, ni d'autre consistance qu'à être des véhicules de la parole et de la volonté de Dieu, de sa présence ? Ne sont-ils pas tout de même décoratifs – comme sur les serviettes de table, le sapin de Noël ou en devanture des vitrines ? Avant, au moins, ils étaient investis d'une divine mission; aujourd'hui, ils égaient et font vendre: une sacrée déchéance ! (c'est la nouvelle génération d'anges déchus...)

Dans les années 30 déjà, un théologien avait pu écrire ceci: « La réalité des anges est problématique, leur influence est nulle, quant à des révélations de leur existence, nous n'en voyons aucune. »

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(Gerhard Spinner, 1937; citation: cf. http://blog.oratoiredulouvre.fr/2012/06/voila-les-anges/).

Voilà une réaction très protestante, sans doute, tandis que tout est orienté vers le Christ, mais le doute est insistant lorsque le texte biblique n'accorde finalement qu'assez peu d'importance à ces figures angéliques: ce n'est pas comme si on croisait un ange au détour de chaque texte, tant s'en faut ! La règle est à la parcimonie, sauf dans telle littérature, volontiers apocalyptique, ou dans les récits de Noël. Chez Matthieu ou Luc, leur présence, que ce soit auprès de Joseph (en songe) ou de Marie, annonce une naissance particulière, pour le moins: ils médiatisent la présence de Dieu, ils donnent corps à l'irreprésentable, ils concrétisent le divin. Anselm Grün écrit: « Ils nous disent: Dieu est là, tout près. Tu es plongé dans sa présence, qui est amour et guérison. » (idem, p. 11).

Mais il n'en fut pas toujours ainsi. Ce n'est qu'assez tardivement dans la pensée juive qu'on accueille des anges et qu'on les pense: l'appréciation la plus volontiers admise aujourd'hui veut qu'ils apparaissent dans la spiritualité juive sous l'influence (positive) de la religion perse, vers le 5e siècle avant notre ère, tandis que le roi Cyrus, libérateur du peuple d'Israël en exil à Babylone, est perçu comme un messie (ainsi que le relate de livre d'Esaïe).

La religion hébraïque avait entamé sa révolution théologique en exil déjà pour devenir le judaïsme, passant d'un Dieu national vaincu à une compréhension de Dieu qui prenait une stature universelle – celle que nous lui reconnaissons d'ordinaire aujourd'hui, au-delà des familles religieuses – et vous voyez que les influences voire le dialogue interreligieux ne sont pas si récents.

Sous influence perse, donc, Dieu devient Dieu: grand, éternel, transcendant, de plus en plus Autre et tout-Autre. Mais cet éloignement n'est pas sans souci ni conséquence: à l'époque déjà, on peut s'interroger sur une certaine absence de Dieu, ou le sentiment de cette absence.

A partir de là, les anges vont commencer à pulluler, notamment dans la religiosité populaire ou parallèle à la tradition établie. Ils administrent la Providence; ils expliquent le monde et ses contradictions. Et franchement, je ne suis pas certain qu'il en aille très différemment de nos jours, où les anges reflètent une spiritualité parallèle, peu institutionnelle, voire rebelle, séculière, quasi-laïque, si j'ose dire, où Dieu n'est plus que sous-entendu, si ce n'est relégué aux confins de ciel.

Dans un monde désenchanté, dans une spiritualité, notamment protestante, axée sur le Christ, les anges redonnent alors le goût du ciel. Ils sont associés à l'idée de protection, de sécurité, de beauté, d'espérance et de légèreté (cf. Grün, p. 10). Et ils ont volontiers la cote ! surtout vers Noël, évidemment, ou lorsqu'il s'agit de trouver une place de parking, comme chacun sait... – c'est dire si, à Genève notamment, ils ont du boulot ! Encore un peu, et l'on verrait des anges manifester pour leurs conditions de travail; des anges en grève à Noël: on aurait tout vu !

En disant cela, j'ai en tête le magnifique film de Wim Wenders, Les ailes du désir où, en plein Berlin, des anges accompagnent secrètement les humains et les inspirent... (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=2682.html) – comme s'il s'en tenait ici à côté de vous, ou de moi... ou dans votre voiture (c'est toujours prudent)... ou dans votre cuisine, au salon, dans votre chambre, que sais-je. Ils sont peut-être ceux qui accompagnent votre solitude, si pesante dans cette période de Noël. Et c'est à se demander s'ils n'ont pas aussi rendu supportable à Dieu sa divine solitude... avant du moins que, sous l'effet d'un changement d'angle, on ne réalise qu'il était avec lui-même en bonne compagnie, et plutôt trois fois qu'une !

Avec le théologien Louis Evely, qui a beaucoup stimulé la réflexion théologique accessible à tous dès les années 50 dans le monde catholique francophone, je poursuis mon questionnement. Et je vais citer une de ses pages de la fin des années 60, tirée du livre La prière d'un homme moderne. Un style compact, avec du punch:

« Avez-vous déjà vu un ange ? Combien de fois avez-vous rencontré des anges ? De quand date votre dernier ange ? » Je ne vous demande pas si vous croyez aux anges (dans ce cas, je vous signale simplement que vous trouverez aussi de merveilleux récits dans Perreault et les Mille et une nuits), mais je vous interroge sur votre expérience des anges.

Qu'est-ce qu'un ange ? Un messager de Dieu, quelqu'un qui vient vous porter un appel, une mission, une lumière de la part de Dieu, et dans ce sens, votre vie fourmille d'anges. Dites-moi qui vous a emmenés ici, et je vous montrerai un ange !

C'est une tâche urgente dans l'enseignement religieux que de déplumer les anges !

Car si vous croyez que les anges ont des ailes, s'ensuivent deux conséquences catastrophiques.

D'abord, vous ne verrez jamais d'anges (et si vous en voyez un, je vous conseillerais de consulter au plus tôt un médecin compétent!) et vous vivrez une vie déshéritée, profane, une vie où Dieu ne se manifeste pas, ne parle pas, une vie de « foi » à ce qui s'est passé il y a deux mille ans, une vie de nostalgie vers ces temps merveilleux où le divin était à notre portée, une vie à l'affût de ce qu'il y a de plus suspect dans les mentalités « religieuses »: les visions, les apparitions, les miracles... les « prophéties » et les recettes infaillibles pour retrouver les objets perdus, obtenir des « grâces » ou sortir des cas désespérés !

Et ensuite, vous penserez que la faute en est à Dieu. Vous, vous êtes bien disposés; vous ne demandez pas mieux que de voir un ange; votre vie changerait si Dieu prenait la peine de vous envoyer un ange. Jadis, il en était prodigue. Pourquoi ce contingentement ? Serait-il à court de plumes ? »

(La prière d'un homme moderne, 1969, Paris, Seuil, p. 71-72)

Oui: Dieu est-il à court de plumes ? Ou bien sommes-nous, nous, de courte vue, façonnés par les standards, captifs d'un imaginaire que nous confondons un peu vite avec la littéralité des textes bibliques, dans l'un comme dans l'autre Testaments ? Comme si les représentations plus ou moins standardisées héritées des siècles correspondaient au message biblique... Allez donc voir ce que sont des chérubins et des séraphins, et vous constaterez qu'on est loin du joufflu, du potelé et du mignon ! Non, dans la Bible, je l'évoquais, les anges sont bizarres, occasionnels (ce sont des intermittents du spectacle, avec des contrats précaires), encore qu'ils apparaissent dans les évangiles à des moments-clefs: nativité évidemment, résurrection (ce n'est pas la moindre des choses), et telle mention dans une parabole.

Les anges marquent alors le moment de la foi, tandis que le récit échappe à la restitution objective des faits. Ils ouvrent l'auditeur ou le lecteur au mystère...

Dès lors, avec ou sans plumes, l'ange nous aide à percevoir la présence de Dieu là où cette présence n'est pas évidente et où elle aurait besoin d'un coup de pouce. Si notre regard demeure auréolé de merveilleux, ou s'il reste au contraire renfrogné sur le trop raisonnable, nous risquons bien de passer à côté de cette présence-là. Ainsi, plutôt que d'hésiter entre déplumage et remplumage, il convient peut-être de simplement apaiser, en un sens de banaliser ou de dédramatiser notre perception des anges. Pour le dire autrement: de l'alléger, pour être sensibles au Souffle qui les porte.

A ce propos, je ne résiste pas à vous lire quelques lignes de l'écrivain Erri De Luca qui, dans son bel ouvrage Au nom de la mère, écrit ceci – c'est un écho à la figure de Marie que Ion Karakash a évoquée dimanche passé:

« La voix du messager était arrivée en même temps qu'un souffle d'air. Je m'étais levée pour fermer les volets et j'ai aussitôt été couverte d'un vent, d'une poussière céleste, au point d'en fermer les yeux. En Galilée, le vent de mars vient du nord, des monts du Liban et du Golan. Il apporte le beau temps, il fait claquer les portes et gonfler la toile des entrées, qu'on dirait enceinte. Dans les bras de ce vent, la voix et la silhouette d'un homme se trouvaient devant moi.

Dans notre histoire sainte, les anges ont un corps humain normal, on ne les distingue pas. On sait que ce sont eux lorsqu'ils s'en vont. Ils laissent un don en même temps qu'un manque. »

(Au nom de la mère (collection Folio, 4884), Paris, Gallimard, 2006, p. 19-20.)

Si l'on suit l'écrivain, don et manque sont les deux faces de la même expérience de rencontre, qui rappelle que personne ne saurait se contenter de soi: la vie est un mouvement d'échange perpétuel.

On s'étonne de ces récits de nativité, et l'on se gausse parfois volontiers de cette naïveté (feinte?) pour dire l'expérience commune à bien des couples. Joseph et Marie avaient chacun quelque chose à recevoir, et chaque évangile évoque leur chemin vers la parentalité, l'une dans la perplexité (Marie), l'autre dans l'inquiétude (Joseph). Tous deux finissent par assumer, mais ce n'est pas facile de devenir parents ! ...surtout d'un rejeton pareil... C'est pourquoi, dans l'un et l'autre récits, il ne faut rien moins qu'un ange pour se rappeler que la vie est un don, et que ce don trouve sa mesure dans l'expérience de l'autre/Autre.

J'aimerais laisser le dernier mot de cette méditation angélique à Anselm Grün, de nouveau, dans cet ouvrage suggestif, Petit traité de spiritualité au quotidien, pas très protestant mais qu'importe ici, où il prend prétexte de la figure de l'ange pour dresser cinquante portraits d'anges comme autant d'attitudes mentales ou d'occasions d'être sensibles à la présence de Dieu dans nos vies. Je lis:

« L'une des vérités profondes que décèle la figure des anges, c'est que notre vie est « autre chose encore », qu'elle renvoie à un au-delà d'elle-même. Les anges sont les images de notre désir profond et permanent d'une assistance et d'un pouvoir thérapeutique que nous ne trouvons pas en nous-mêmes. S'ils sont aujourd'hui de nouveau « en vogue », c'est qu'ils expriment l'espoir que, réellement, notre vie ne débouche pas sur le vide, qu'elle puisse être réussie et qu'il nous soit possible d'atteindre le but qui est vraiment le nôtre. Les anges sont des accompagnateurs spirituels sur notre chemin. Ils nous font percevoir un désir très profond, présent en chacun de nous. Ils sont une source d'inspiration. Par eux nous est insufflée une vie autre, plus grande, qui donne satisfaction à ce désir de notre cœur.

(...) Dans l'image des anges, ce sont des potentiels de transformation qui se manifestent à nous. Mais cela signifie encore, à vrai dire, que ces attitudes mentales ne sont jamais simplement l'expression de notre propre effort et de sa réussite. Ils sont un don, une grâce, une sagesse qui nous est accordée. »

(idem, p. 9 et 12)

Alors que ce temps qui nous conduit vers Noël nous soit, à chacune et à chacun, l'occasion d'un accueil renouvelé de Dieu qui, par son Esprit, par une visitation opportune et inattendue, se fait proche de nos vies, là même où parfois nous le trouvons distant… un accueil qui, sans nous voler dans les plumes, ne saurait nous laisser indemnes.

C’est cela, la grâce: un don et un manque, quelque chose qui nous saisit et qui, en même temps, creuse en nous l'espace d'une rencontre décisive.

Amen.


Blaise Menu, pasteur, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres
Blaise Menu, pasteur, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres

Blaise Menu est depuis septembre 2016 modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres, une fonction séculaire de service auprès du corps ministériel, remontant aux ordonnances ecclésiastiques de 1541, unique dans le paysage réformé francophone, à laquelle ses pairs l’ont élu pour trois ans. A ce titre, il est reconnu comme primus inter pares, et il veille à la bonne marche professionnelle et spirituelle des ministres de l’EPG; il siège également au sein du Conseil du Consistoire (équivalent genevois du Conseil synodal).

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Depuis 2007, il est également pasteur au sein de l’équipe de l’Espace Fusterie, temple ouvert dans une dynamique urbaine au printemps 2008 au cœur de Genève (www.espacefusterie.ch ). Son travail est particulièrement exposé à un dialogue avec la culture et l’actualité, dans un registre non-communautaire (avec des cultes et une activité spirituelle assumée, mais pas de paroisse).

Auparavant, Il a également été pasteur en paroisse, à Troinex-Veyrier, dans la Région Salève. Il a par ailleurs éprouvé sa vocation et déployé son métier durant plusieurs années au sein du ministère jeunesse (AJEG), période durant laquelle il a vu son ministère pastoral reconnu par la consécration.

A la fin des années 90, sa formation de stagiaire l’avait d’abord conduit à Onex (une paroisse péri-urbaine où il exercera ensuite les premiers mois de son pastorat), puis à Chêne et en aumônerie d’hôpital. Courant 2000, il a eu l’opportunité d’un stage à la Radio Suisse Romande (RTS), avec l’équipe des émissions religieuses, stage qui l’a rendu attentif aux enjeux de ce média et d’une communication adaptée aux codes du temps.

Enfant de Genève depuis sa naissance en 1970, le parcours personnel et professionnel de Blaise Menu s’est inscrit dans l’Église protestante du canton. Cette expérience locale ne l’a pas empêché d’être attentif et sensible à la diversité des expressions confessionnelles comme des références religieuses ou areligieuses alentours.

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