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Le pardon a-t-il une date de péremption?

Temple de Bex (2/2)
Diffusé sur Espace 2 le 27-08-2017
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« Tant que notre vieille maman reste en vie, nous avons encore des contacts entre frères et sœurs. Mais après… ? »

En cet été 2017, il y a de l’inquiétude dans la voix de cet homme. Avant de le revoir, je lui ai conseillé de relire l’histoire de Joseph, et notamment le récit de la mort de Jacob en Genèse 50.


Prédication : Jacques Küng, pasteur

Co-célébrant : Catherine Cosandey

Organiste : Samuel Cosandey

Musiciens : Chœur mixte "Le Muguet", sous la direction de Romuald Abbet

Présentation : Michel Kocher

Prédication

Le pardon a-t-il une date de péremption?

Deux bonnes heures : c’est le temps qu’il me faut pour lire à haute voix le récit de Joseph et de ses frères dans le livre de la Genèse. On pourrait essayer, mais les auditeurs de la radio ne pourraient nous suivre jusqu’au bout, puisqu’un autre programme les attend dès 11h. Alors contentons-nous de repérer les indications temporelles du récit.

Genèse, chapitre 50 , versets 15 à 21
Romains, chapitre 12 , versets 9 à 19

17 ans : l’âge de Joseph au début du récit, au moment où il reçoit de son père une magnifique tunique qui suscite la jalousie de ses 11 frères. Moment aussi où il raconte à ses frères ses rêves de grandeur : il les a vus se prosterner devant lui, devenu presque l’égal d’un dieu.

Peu après, ces frères en colère décident de se débarrasser de Joseph. Ils veulent d’abord le tuer, puis ils le laissent croupir dans une vieille citerne d’où Joseph est retiré par des passeurs sans scrupules qui entraînent en Egypte ce mineur non accompagné.

Les frères ramènent à leur père la fameuse tunique de Joseph, toute tachée du sang d’un bouc qu’ils venaient d’égorger. Pour Jacob, son fils est mort. Et les années passent sans plus aucune saveur.

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30 ans : l’âge de Joseph au moment où le pharaon lui confie la responsabilité de diriger toute l’économie du royaume d’Egypte. On sait aussi que, juste avant, Joseph était resté deux ans en prison.

Passent alors 7 années d’abondance, les 7 vaches grasses d’un rêve du pharaon. Joseph fait œuvre d’intelligence pour engranger les réserves qui permettront ensuite d’affronter 7 années de disette, les 7 vaches maigres du rêve de pharaon.

Au cours de la 2ème année de disette, les frères arrivent en Egypte, comme d’autres migrants, pour acheter du blé, puisque c’est devenu le seul endroit où en trouver. Ils se prosternent devant ce puissant d’Egypte dans lequel ils ne reconnaissent pas ce frère qu’ils avaient autrefois abandonné. Joseph reconnaît ses frères. A deux reprises, et d’une bien rude manière, il les met à l’épreuve avant de se faire reconnaître d’eux.

Dimanche dernier, nous avons lu cet épisode des retrouvailles et de la réconciliation. Joseph avait donc près de 40 ans quand il a pu accueillir en Egypte son vieux père qui le croyait mort depuis si longtemps.

Suivent alors des années de sérénité : le vieux Jacob est longuement entouré de l’affection de ses enfants et petits-enfants. Voyant arrivé le terme de son chemin sur la terre des vivants, Jacob rassemble ses fils et leur accorde sa bénédiction : un magnifique poème que je vous encourage à relire chez vous.

Le texte biblique précise que Jacob a vécu 17 ans en Egypte. Je vous laisse faire le calcul pour retrouver l’âge de Joseph et surtout réaliser ce qui est en train de se passer dans l’épisode lu ce matin.

11 frères, dont certains sont retraités depuis plusieurs années, puisque les plus jeunes sont proches de la soixantaine. Et voici qu’ils paniquent au moment de la mort du père. Ils ont peur que, maintenant, Joseph en profite pour se venger enfin de ce qu’ils lui avaient fait subir lorsqu’il n’était qu’un adolescent.

Force du récit. Souvenez-vous l’épisode lu dimanche dernier : l’intensité des retrouvailles après un long processus de réconciliation.

17 ans plus tard, on a l’impression que tout pourrait s’écrouler. Alors même que tous ces frères ont vécu ensemble, travaillé ensemble, reçu ensemble la bénédiction de leur père Jacob, au nom du Dieu vivant.

Force du récit. Un des chefs-d’œuvre de la littérature ancienne. On s’y imprègne de cette réalité que le pardon n’est pas chose facile et qu’il reste bien fragile.

On y trouve toute l’épaisseur de la pâte de nos histoires familiales qui, elles aussi, s’inscrivent dans la durée : jalousies au sein d’une fratrie, sentiment de violence qui va jusqu’à vouloir supprimer ce frère soi-disant préféré du père, chagrin du père qui a cru si longtemps que son fils était mort, chemin d’exil pour le jeune abandonné, retrouvailles, réconciliation, partage du pardon, vie commune dans la même région, bénédiction du père, au nom du Dieu vivant, puis à la fin, cette peur que la mort du père provoque une redistribution de toutes les cartes.

Qu’est-ce qui nous fait tenir ensemble ? Qu’advient-il du pardon autrefois accordé ?

Au début de l’été, alors que je relisais déjà l’histoire de Joseph, j’ai rencontré un homme d’une soixantaine d’années qui m’a raconté un bout de son histoire familiale, en concluant ainsi : « Tant que notre vieille maman reste en vie, nous avons encore des contacts entre frères et sœurs. Mais après… ? »

Je lui ai conseillé de relire l’histoire de Joseph et de venir m’en parler. Il n’a pas encore repris contact avec moi – sa maman vit encore.

Quant à moi, c’est au Rwanda que j’ai perçu l’importance de l’histoire de Joseph. Cela fera 35 ans demain que ma femme et moi y avons été consacrés pasteurs, au sein de l’Eglise presbytérienne au Rwanda.

De 1980 à 1986, nous y avons travaillé à la formation théologique des pasteurs de 5 églises protestantes. Après le génocide de 1994, alors que nous étions en Suisse, nous avons été sollicités pour rejoindre l’équipe qui remettait sur pied une formation théologique pour une nouvelle génération de pasteurs.

Nous y avons passé une année, de septembre 1995 à août 1996. Au cours de cette année, et c’était surtout pendant les mois d’avril et de mai 1996 (juste 2 ans après le génocide), nous avons beaucoup travaillé le récit de Joseph et de ses frères.

Plusieurs mardi après-midi ont été consacrés à cela.

Lecture du texte à haute voix (deux bonnes heures, je le sais d’expérience), puis jeux de rôles, bibliodrames, et autres pistes d’animation telles que celles proposées au début de l’été au Camp biblique œcuménique de Vaumarcus.

Un soir de mai 1996, alors que nous arrivions à la fin du processus, une étudiante vient nous rendre visite : on partage une boisson, on échange des nouvelles, elle joue avec nos enfants. Avant de nous quitter, à ce moment où se disent les choses essentielles, elle nous confie à voix basse : « Ça fait deux ans que mon mari a été tué. Depuis, on m’a souvent dit : si tu veux être une bonne chrétienne, tu dois pardonner et oublier. Oublier, c’est impossible : c’était mon mari. Pardonner, je n’y arrive pas, et je ne sais pas si j’y arriverais un jour…

Mais je veux vous dire merci pour l’histoire de Joseph et de ses frères : que d’années doivent passer pour que le pardon devienne réalité, réalité qui reste si fragile dans le cœur des humains. »

Ce soir-là, cette femme a prié avec nous : dans son histoire d’enfermement, elle demandait à Dieu de lui ouvrir peu à peu un passage vers la vie. Elle prenait peu à peu distance avec les impératifs contraignants pour entrer dans la durée d’un récit de vie.

Plus de 20 ans ont passé : aujourd’hui encore, cette collègue pasteur exerce un ministère admirable; admirable d’écoute et de patience.

Il nous arrive parfois d’avoir contact avec celles et ceux qui étaient étudiants à l’époque, et qui sont pasteurs aujourd’hui, voire responsables d’église. A chaque fois, l’un ou l’autre évoque ce que nous avons appris ensemble en travaillant en profondeur l’histoire de Joseph et de ses frères.

Le pardon n’est pas chose facile. Il n’est pas un mot qu’on peut dire juste comme ça, en passant : « Pardon… ».

Au Rwanda, en 1996, avec ces apprentis pasteurs, nous apprenions à être très prudents avec les mots pardon et réconciliation. Comment ne pas en abuser ?

Très prudents aussi quant à la manière d’évoquer l’intervention de Dieu, ou sa non-intervention, dans l’histoire des humains.

Qui peut dire où Dieu se tenait pendant le génocide au Rwanda, dans les camps de concentration de l’Allemagne nazie ou de la Russie soviétique, dans les conflits qui déchirent le monde aujourd’hui, ou plus simplement dans nos trajectoires les plus personnelles ? Ton Dieu, que fait-il donc ?

Dans le très ancien récit de Joseph, il n’est jamais dit que Dieu intervient directement dans l’histoire des humains, jamais dit que Dieu intervient ici et non là. C’est dans la bouche de Joseph que Dieu est mentionné. C’est très différent, et les auteurs anciens l’avaient déjà compris.

Lorsque Joseph relit sa vie, il y trouve, lui, des traces du passage de Dieu : « Le mal que vous comptiez me faire, Dieu comptait en faire du bien. »

Seul Joseph peut dire cela. Ses frères raconteront peut-être autrement leur histoire, sans y faire mention des traces de Dieu. Libre à eux de la raconter ainsi.

Quant à Joseph, à la fin du récit, il est alors bien loin des rêves de grandeur de son adolescence où il voyait ses frères se prosterner devant lui : « Suis-je à la place de Dieu ? » demande-t-il à ses frères paniqués.

Joseph a cultivé en lui cette conscience que le dernier mot sur les autres ne lui appartient pas. Si vengeance il devait y avoir, c’est à Dieu seul qu’elle appartient, et non pas à nous les humains. Libre à Dieu de retenir sa vengeance.

Joseph croit en un Dieu capable de changer en bien les actions mauvaises des humains. Non pas d’un coup de baguette magique comme nous le souhaitons si souvent. Mais en nous rejoignant dans nos enfermements pour nous y faire discerner un passage vers la vie et faire en sorte que le plus grand nombre vive dans la paix et la dignité.

Force du récit qui nous permet de revenir brièvement sur les exhortations de l’apôtre Paul. De bien fortes exigences.

Relisez-les à la lumière du récit de Joseph : Soyez joyeux dans l’espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière.

Souvenez-vous des lieux d’enfermements de Joseph, la jalousie des frères, la vieille citerne, l’exil en Egypte, la prison : ne vous vengez pas vous-mêmes.

Souvenez-vous de la peur des frères après la mort du père et de la réaction de Joseph : ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.

Relisez-les ces exhortations à la lumière de votre histoire personnelle : soyez joyeux dans l’espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière.

Souvenez-vous de vos lieux d’enfermements, de vos peurs, de vos angoisses, des injures et injustices subies, de vos envies de vengeance : ne vous vengez pas vous-mêmes.

Souvenez-vous de tout ce que la mort d’un proche pourrait chambouler dans votre vie : ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.

Les exhortations de Paul ne sont pas à recevoir comme venant d’en haut et s’imposant à nous, du genre pardonne et oublie. Elles sont à recevoir dans la profondeur de nos vies, dans nos histoires personnelles et familiales, dans tous ces lieux où, chacune et chacun à notre manière, nous essayons de discerner des traces du passage de Dieu.

Paul lui aussi relisait l’histoire de sa vie, l’histoire de ses enfermements, l’histoire de ses violences, l’histoire de la mort de ses illusions.

Paul relisait tout cela à la lumière de l’espérance inscrite au cœur de sa vie : Dieu nous fait passer avec lui de la mort à la vie pour que nous vivions aujourd’hui dans la confiance et le respect des autres.

Cette espérance enracinée dans l’histoire de Jésus de Nazareth a été racontée comme un récit de vie, racontée de proche en proche, de lieu en lieu, de jour en jour.

Aujourd’hui encore à la lumière de cette histoire, des hommes et des femmes racontent leur vie comme une histoire de passage : passage de la peur à la confiance, passage de la violence au respect, passage de l’égoïsme à la solidarité, passage de la vengeance au pardon.

Et vous, amis ici présents à Bex, ou qui par les ondes nous écoutez, comment racontez-vous votre vie : comme une histoire d’enfermements ou comme une histoire de passage ?

A vous d’y réfléchir, en écoutant le chœur du Muguet chanter en espagnol la gloire du Dieu trois fois saint.

Amen


Jacques Küng, pasteur
Jacques Küng, pasteur

Né en 1957, Jacques Küng est marié et père de 4 enfants. Licencié en théologie, il a été consacré pasteur en 1982 par l'Eglise presbytérienne au Rwanda, où sa femme et lui ont travaillé de 1980 à 1986, puis de 1995 à 1996. Il a ensuite exercé son ministère dans les paroisses de la Sallaz, puis de St-François - St-Jacques à Lausanne, tout en assumant une responsabilité de coordination régionale à Lausanne et Epalinges. De 2005 à 2014, il a été secrétaire général de DM-échange et mission, participant notamment aux réflexions sur le rôle de la religion et de la spiritualité dans la coopération au développement. Depuis mars 2015, il est pasteur dans la paroisse des Avançons (communes de Gryon et de Bex).

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