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Vous n’êtes pas enfant de Dieu

Cathédrale Saint-Pierre Genève (1/4)
Diffusé sur Espace 2 le 15-04-2018
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Nous avons l’habitude d’entendre que les chrétiens sont enfants de Dieu. Cela contribue à faire de la religion une machine à infantiliser. Or, le projet biblique est tout autre : nous sommes appelés à nous libérer de ce qui nous infantilise pour accéder à une vie hautement responsable.


Prédication : James Woody, Pasteur

Co-célébrant : Pasteure Marie Cénec

Organiste : Vincent Thévenaz

Musiciens : Sa'Voie Gospel, sous la direction de Hans Édouard Edmond

Présentation : Michel Kocher

Prédication

Vous n’êtes pas enfant de Dieu

Chers frères et sœurs, il est une expression courante dans le langage chrétien qui est aussi belle que fausse : « nous sommes enfants de Dieu ». Il est fréquent d’entendre que les chrétiens sont « enfants de Dieu » et que nous aurions « la dignité des enfants de Dieu », notamment lors de la célébration des baptêmes. Mais la perspective chrétienne est bien autre chose que d’être enfants de Dieu. Le christianisme est bien autre chose qu’un processus d’infantilisation des croyants. La foi chrétienne est bien autre chose que le maintien dans l’état d’enfance.

Galates, chapitre 4 , versets 1 à 7

Etre enfant de Dieu… Si la formule « enfants de Dieu » apparaît bien quelques fois dans l’Evangile et les lettres de Jean, elle ne saurait constituer l’idéal vers lequel les textes bibliques attirent notre attention. C’est ce que l’apôtre Paul essaie d’expliquer aux Galates et que j’aimerais reprendre sous trois aspects pour souligner qu’être chrétien n’est pas être enfant de Dieu, mais fils ou fille de Dieu – ce qui est foncièrement différent.

1. La filiation

La première différence entre l’enfant et le fils ou la fille, c’est que le fils, la fille s’inscrivent dans une filiation. C’est la raison pour laquelle il y a tant de généalogies dans la Bible. Peut-être les généalogies ne constituent-elles pas votre littérature préférée dans la Bible. Elles ont toutefois un caractère décisif : contrairement à l’enfant qui peut se penser sorti de nulle part, le fils, lui, se sait issu d’une histoire, d’une longue transmission.

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Le jeune enfant, avant qu’il prenne conscience qu’il tire son origine d’un autre que lui-même, pense que le monde entier n’est qu’un prolongement de lui-même, à commencer par le sein maternel. Il faudra quelques paroles d’adultes pour révéler la distance entre lui et ce qu’il pense être une extension de lui-même. Il faudra quelques paroles pour que s’effectue la séparation entre lui, centre du monde, intégralité du monde, et son environnement. Au sens strict du terme, il s’agira de rejouer Genèse 1 qui sépare les différents éléments de la création en leur donnant un nom et une fonction. Il faudra rejouer le récit de création de Genèse 1 pour sortir le jeune enfant du tohu-bohu originel par lequel il pense le monde comme un grand tout qui ne serait pas autre chose que lui-même.

Le fils, la fille, eux, se savent au contraire imbriqués dans une histoire qui les dépasse largement et dont ils tirent une grande part d’eux-mêmes. Je parlais des généalogies de la Bible, elles sont parfois longues et fastidieuses à lire, mais en ce sens elles disent la vérité de notre histoire personnelle : une histoire lente, qui progresse pas à pas ; une histoire qui nous dépasse largement et qui devrait nous amener à un peu d’humilité. Il a fallu beaucoup d’humain, beaucoup d’humus, pour que nous soyons aujourd’hui la personne que nous sommes.

Par ailleurs, les généalogies sont parfois extraordinairement subversives – c’est le cas de la généalogie de Jésus dans l’évangile de Matthieu. La généalogie de Jésus est subversive par la présence de toutes ces femmes mentionnées, qui font voler la morale en éclats. Ce sont des femmes qui ont défié les normes, les conventions de l’époque, pour que l’histoire qui devait s’arrêter continue malgré tout. Dans ce cas, les généalogies nous révèlent l’extraordinaire complexité de l’existence ; elles nous révèlent les chemins tortueux de la grâce qui sauve nos vies de l’essoufflement.

Jésus, en tant que fils, en tant que personne ayant assumé ses diverses filiations – lui qui n’est pas enfant de Dieu : lors de son baptême, la phrase qui retentit est : « celui-ci est mon fils bien aimé » et non pas « mon enfant bien aimé » ; Jésus a été porté par cette histoire qui l’a précédé. Dans cette filiation Jésus a trouvé les éléments qui lui ont permis de penser son identité et d’envisager sa vocation personnelle qui ne pouvait pas être seulement la satisfaction de ses envies du moment. Si la vie de Jésus a été tellement extraordinaire, tellement accomplie, c’est aussi parce qu’il l’a vécue à l’aune de ces personnages extraordinaires qui l’ont précédé. Il a voulu honorer la mémoire de ces personnes, il a voulu être fidèle à l’effort que toutes ces personnes avaient consenti à faire pour que la vie ne s’essouffle pas.

Contre la certitude que l’enfant peut avoir de sa place dans le monde, le fils et la fille découvrent qu’ils ne sont pas auto-fondés, mais qu’ils dépendent d’autres personnes et que leur identité elle-même dépend d’un autre qu’eux-mêmes, que la Bible nomme Dieu et que l’esprit d’adoption nous permet d’appeler « Abba ! Père ». Les fils et les filles de Dieu ont fait la découverte que la vie se reçoit. Autant l’enfant peut développer un sentiment de toute puissance (il suffit qu’il pleure, qu’il crie, pour obtenir ce qu’il souhaite), autant le fils a réalisé que tout ne dépendait pas de lui, car il est héritier.

2. La gravité

Il en découle que le regard porté sur le monde est bien différent entre l’enfant, d’une part, et le fils ou la fille d’autre part. Cette différence, l’apôtre Paul en parlera dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Cor 13 : 11-12), lorsqu’il écrira qu’autrefois il parlait, il pensait comme un enfant, qu’il voyait de manière confuse, mais que la perspective adulte est de voir face à face. Voilà qui est bien l’un des projets majeurs de la Bible : nous permettre de voir le monde autrement qu’avec les yeux des enfants qui ne perçoivent pas les principes élémentaires du monde et qui, par conséquent, en sont esclaves. Lorsqu’on ne voit pas les mécanismes qui sont à l’œuvre dans le monde, alors on les subit, on y est asservis ; c’est ce qu’on appelle une aliénation.

La religion chrétienne peut être comprise comme une sortie du monde merveilleux de l’enfance – Max Weber parlera du désenchantement du monde. Les auteurs bibliques, pour leur part, n’ont de cesse de nous ouvrir les yeux sur le monde tel qu’il est, sur le monde réel, plutôt que sur le monde fantasmé que nous souhaiterions, un monde lisse, sans aspérité, sans problème majeur… l’Eglise de nos rêves, avec zéro conflit, zéro tension. Le christianisme est la sortie du monde imaginaire à la Peter Pan où la pensée magique tient lieu de mode de vie.

Les Psaumes disent le réel avec une cruauté qui n’a rien de doucereux. Les textes bibliques ne trichent pas avec le réel. Les récits bibliques mettent en scène des personnages qui doivent faire face à toutes sortes de contraintes qui révèlent la complexité d’un monde qui n’a vraiment rien d’enfantin. Il est d’usage de dire que la vie ce n’est jamais tout blanc ou tout noir. Les textes bibliques, en tout cas, mettent en lumière la multiplicité des mécanismes à l’œuvre dans la vie et la multiplicité des variations des situations qui devraient nous retenir d’avoir une vision uniforme du monde : ne pas tenir compte de la complexité de la vie, c’est en être esclave – c’est ce que souligne l’apôtre Paul.

Et, lorsqu’en religion, nous nions cette complexité, lorsque nous affirmons, au nom de la foi, que la vie des enfants de Dieu est une vie d’une simplicité évangélique, une vie qui va de soi, une vie sans problème, nous plongeons les personnes dans un univers parallèle qui n’a plus rien de commun avec le réel. Non seulement nous leur mentons, mais nous les plaçons dans une situation impossible. Plus exactement, nous les réduisons en esclavage. Nous en faisons nos petites choses en devenant leur tuteur. En leur voilant le réel, nous les rendons incapables de mener leur propre existence librement. Nous les condamnons à être esclaves des tuteurs et des administrateurs qui régleront leur vie à leur place.

Le monde réel est bien différent du monde de l’enfance qui est sans gravité. L’enfant est un être sans gravité – ce qui n’est nullement un reproche : le mieux qu’un enfant puisse faire est son travail d’enfant, pas d’être adulte avant l’heure. Mais un jour il convient de devenir adulte, de ne plus être enfant, mais de devenir fils ou fille. Le fils, lui, a fait l’apprentissage de la gravité, aussi bien au sens de la pesanteur, de l’épaisseur de la vie (parfois sa lourdeur), que du sens plus spirituel à savoir qu’un événement peut avoir une signification, un événement peut être plus ou moins sérieux, plus ou moins grave. Tout n’a pas la même valeur, tout ce qui nous arrive n’a pas la même importance. Le fils a appris à hiérarchiser, à relativiser, à donner à chaque chose sa juste place, à lui donner du sens.

3. Le principe de responsabilité

Il découle de cela une troisième caractéristique qui va distinguer le croyant enfant de Dieu du croyant fils ou fille de Dieu, c’est son sens des responsabilités. Cette différence tient à la place que nous accordons à Dieu dans l’histoire de l’humanité. Contre la pensée enfantine que Dieu dirigerait le moindre aspect de l’histoire, les rédacteurs bibliques indiquent, dès le récit de la Genèse, que l’être humain est institué comme être responsable. Cela signifie que le cours de l’histoire dépend de l’être humain, que celui-ci est en situation de pleine responsabilité et qu’il ne peut se décharger sur qui que ce soit pour rendre le monde un peu plus vivable. Et de ce point de vue là, soyons très clairs : la prière n’est pas une décharge. La prière ne sert pas à renvoyer à quelqu’un d’autre ce qui nous incombe. La prière n’est pas un processus à la Pilate qui consiste à se laver les mains. La prière est, au contraire, ce moment où nous prenons conscience de notre pleine responsabilité ; ce moment où nous découvrons les situations sur lesquelles nous pouvons avoir un impact, ce qui nous revient de droit, ce qu’est notre vocation.

A Caïn qui demande s’il est le gardien de son frère, les rédacteurs bibliques indiquent qu’il n’y a personne d’autre que nous pour veiller à ce que la vie puisse s’épanouir. Caïn agit à la manière d’Adam et Eve qui, quelques temps plus tôt avaient affirmé : « non, non, ce n’est pas moi… c’est elle, c’est le serpent… » - ce n’est jamais nous. Précisément, les textes bibliques forgent notre responsabilité. Ils métamorphosent notre irresponsabilité en gravité qui forge cette responsabilité. Oui, nous devons répondre de nos actes. Caïn aurait certainement aimé, comme tout enfant, que son geste meurtrier soit sans conséquence, qu’il n’ait pas besoin de répondre de son acte. Plus que la question du mal commis, c’est la question de l’implication personnelle face aux défis de la vie qui est en jeu ici. Etre responsable, ce n’est pas seulement assumer ses erreurs ou ses échecs. Etre responsable, c’est avoir conscience que la vie attend notre réponse personnelle et qu’à chaque fois que nous différons notre réponse, la vie s’en trouve diminuée, dégradée.

Lorsque nous ne sommes pas présents dans une assemblée, cette assemblée est moins belle, elle est moins humaine. Le monde a besoin de nous ; notre communauté paroissiale a besoin de nous ; notre société a besoin de nous ; la ville où nous vivons a besoin de nous ; nous ne pouvons pas nous désengager du monde où nous vivons : ce serait l’exact contraire de l’espérance divine. Et pourquoi devons-nous nous engager, pourquoi devons-nous tenir notre place, pourquoi devons-nous être responsables – c’est-à-dire répondre de notre personne ? Précisément parce que nous ne sommes pas des enfants de Dieu, mais des fils ou des filles.

Lorsque nous pensons que notre vie est menée par un grand code, une grande loi, un Dieu omnipotent, il n’y a plus vraiment de place pour nous. Or la prédication de l’Evangile, Paul y insiste ici, nous révèle que nous avons été rachetés de la loi. Cela veut dire que nous ne sommes pas des automates programmés pour répéter docilement toujours les mêmes gestes, les mêmes paroles. Nous ne sommes pas des marionnettes, nous ne sommes pas des perroquets. La prédication de l’Evangile indique que nous sommes libérés de la loi, pour nous comporter comme des adultes, majeurs au sens kantien du terme, capables d’exercer leur esprit critique, capables d’inventer des réponses personnelles aux défis toujours nouveaux qui se présentent, capables de prendre des décisions et d’en assumer les conséquences. Nous ne sommes pas enfants de Dieu, soumis aux principes élémentaires du monde que nous ne comprendrions pas ; nous sommes fils et filles de Dieu, en mesure de décrypter notre univers, de le rendre plus compréhensible, plus familier, et, par conséquent, nous sommes en mesure de ne plus être dominés par lui.

Non seulement, le fils ou la fille qui a dépassé le stade de l’enfance sait que le réfrigérateur ne se remplit pas tout seul, mais il sait aussi sa nécessaire implication dans la marche du monde, sa nécessaire participation à l’histoire pour éviter que le monde ne se défasse. Oui, la situation du monde dépend de nous, même si nous nous estimons insignifiants à l’échelle du monde.

Parce qu’il n’est plus esclave, le fils est un être libre, libre d’entreprendre, libre d’imaginer de nouvelles réponses aux questions qui se posent aujourd’hui, libre de reconfigurer son environnement pour l’adapter aux nouvelles exigences, libre de pouvoir choisir ses adhésions, libre de sa foi, libre de choisir les liens qui lui permettront de se lancer plus intensément dans la grande aventure de la vie. Cette liberté est une liberté de responsabilité, une liberté qui consiste à faire valoir ses talents personnels plutôt que de les enfouir par peur de les perdre.

La grâce qui nous est faite, rappelle l’apôtre Paul, est de ne pas rester un enfant qui subit la vie de manière servile. La grâce qui nous est faite est de découvrir ce que nous recevons en héritage qui, pour une part, dit nos propres limites et notre interdépendance, et, pour une autre part, c’est une grâce qui nous donne les moyens de déchiffrer plus précisément le réel, de le comprendre et de pouvoir y prendre place. C’est une grâce qui nous incite à nous impliquer personnellement dans le cours des événements pour rendre le monde infiniment plus vivable qu’il ne l’est actuellement.

Amen


James Woody, Pasteur
James Woody, Pasteur

James Woody est pasteur de l’Église protestante unie de France à Montpellier. Il préside l’Association Protestante Libérale et dirige la publication de son mensuel Évangile et liberté. Il est l’auteur d’une présentation du protestantisme Grains de sel (Actes Sud) et d’un essai sur la liberté Vivre la liberté (Cerf).

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