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Mentir en toute bonne foi?

Cathédrale Saint-Pierre Genève (3/4)
Diffusé sur Espace 2 le 13-05-2018
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Les êtres humains sont-ils tous des menteurs en puissance, prêts à défendre leurs «pieux mensonges» ou leurs omissions, quand dire la vérité est trop coûteux? Si beaucoup sacrifient l’amour de la vérité et de la sincérité au confort des «petits» mensonges (et parfois même des «grands»!) - est-ce une attitude à laquelle il faut se résigner?


Prédication : Marie Cénec, pasteure

Co-célébrant : Thierry Steimer

Organiste : Vincent Thévenaz

Présentation : Michel Kocher

Prédication

Mentir en toute bonne foi?

Condamnés à mentir?

1 Rois, chapitre 3 , versets 16 à 27
1 Jean, chapitre 4 , versets 20 à 21

Quelles sont les personnes de votre entourage à qui vous n’avez jamais menti? Ces personnes avec qui vous n’avez pas besoin d’enjoliver la réalité, de faire semblant ou d’omettre systématiquement de dire certaines choses? A qui faites-vous assez confiance pour avoir une parole libre?

Nous savons que mentir est souvent un mécanisme de défense dans une relation où règne la peur. Ainsi, l’enfant qui ment, qui n’assume pas son erreur ou sa bêtise par peur de la punition. L’enfant qui dit « non, ce n’est pas moi! » ou « non c’est l’autre qui est responsable de mon geste ». Dans les premières pages de la Bible, Adam use déjà de ce stratagème en désignant Eve comme fautive: « C’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre ». Il n’arrive pas à assumer sa responsabilité, il a certainement peur de la réaction de Dieu. Il se sait désobéissant, il se cache derrière Eve en ne disant pas toute la vérité. Dès le livre de la Genèse, l’humain manipulé par la parole suspicieuse du serpent passe de la conscience de sa faute à la parole faussée.

Ne pas tout dire, tordre la réalité des faits, mentir est parfois un réflexe: pour s’en sortir, pour ne pas perdre la face en devant, accepter son erreur. Mentir, c’est prendre la fuite dans le langage quand on se rend compte que la situation va devenir intenable. Cela va du « petit mensonge » qui permet d’éviter l’inconfort de la franchise, au grand mensonge qui permet de couvrir l’adultère, la fraude fiscale, l’erreur professionnelle, médicale ou politique…

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Ainsi, mentir, c’est se protéger d’un parent, d’une personne, d’une institution, d’un Dieu, qui nous impressionnent ou nous terrorisent par le pouvoir qu’ils exercent sur nous. Mentir permet de se protéger, de « sauver la face » et même parfois de sauver des vies. Il suffit de penser à des situations tragiques: ainsi ceux qui cachaient des enfants juifs de la menace nazie et qui mentaient quand on leur demandait s’ils vivaient chez eux. Tous les résistants politiques en général – ceux qui résistent au pouvoir inique et qui mentent aux menteurs – luttent contre le mal par le mal. Le mensonge est alors une ruse salutaire.

Quand une vérité est trop dangereuse ou trop difficile à assumer, sommes-nous donc condamnés à mentir? On dirait bien que oui. Tant que nous vivons dans un climat de peur, nous sommes condamnés à devenir des menteurs! Mais s’il faut parfois se résoudre à mentir pour éviter le pire, je crois qu’il vaut mieux éviter le plus possible de frayer avec le mensonge. Car, le plus souvent, le mensonge ne fait qu’ajouter de la souffrance à la souffrance, il est mortifère et destructeur.

Le mensonge est destructeur et mortifère: l’exemple du jugement de Salomon

Un épisode du premier livre des Rois l’illustre de manière très claire: on nous raconte que deux femmes, deux prostituées, se retrouvent devant le roi Salomon. L’une d’elles a étouffé son bébé en se couchant sur lui pendant son sommeil, puis elle a subtilisé l’enfant de l’autre femme, et maintenant, elle ment pour pouvoir le garder comme le sien.

Prenez-vous la mesure de la détresse de la femme qui ment? Non, seulement elle est dans une situation sociale et affective de fragilité car elle doit se prostituer pour vivre; mais en plus, elle a commis l’irréparable. Comment ne sombre-t-elle pas dans la folie? En tout cas, elle sombre dans la folie du mensonge.

Je me suis demandé si elle mentait consciemment ou en toute bonne foi? C’est une hypothèse, mais peut-être que pour conserver intacte son économie psychique, elle croit vraiment à son mensonge. Elle s’est jetée sur l’enfant vivant d’une autre femme, elle s’en est peut-être emparée comme possédée par sa détresse, et elle croit vraiment que c’est son enfant.

Je n’essaie pas d’excuser son acte, j’essaie de comprendre pourquoi elle ment, et pourquoi elle serait prête à laisser Salomon ordonner la mise à mort du bébé survivant. A ce moment-là, c’est lui qui deviendrait meurtrier: « on » lui tuerait « son » enfant, la femme pourrait réécrire son histoire. Son enfant aurait été la victime du roi, pas d’elle-même: cela permettrait à la femme de transférer son meurtre sur Salomon et de sortir de sa culpabilité. Cette histoire donne presque le tournis…

Ceci n’est qu’une hypothèse née de l’observation: il arrive que certaines personnes mentent en toute bonne foi – elles n’ont pas le choix pour rester dans leur système de pensée, pour se protéger d’un effondrement intérieur. C’est effrayant, mais c’est assez courant. Il arrive que le menteur finisse par croire à son mensonge, à la réalité qu’il s’est créée. Il devient prisonnier de son imagination qui lui permet d’effacer une part de son histoire personnelle qu’il ne peut assumer. Son mensonge peut avoir des conséquences dramatiques.

Mais revenons à la femme, qu’elle soit confuse ou qu’elle mente consciemment pour manipuler son entourage, son mensonge s’inscrit dans une logique mortifère. Elle a tué son enfant sans le vouloir, elle essaie de réparer cette horreur par le vol et le mensonge, et finalement, elle devient monstrueuse et passe de l’infanticide accidentel à l’infanticide souhaité.

Ce qui nous intéresse surtout ici n’est pas de décrypter l’horreur du psychisme humain souffrant, mais plutôt de voir comment par sa sagesse Salomon permet de révéler une vérité mise à mal par la violence du mensonge. Comment va-t-il démêler le vrai du faux ?

Pour que tout le monde puisse continuer à vivre, il répond à la folie destructrice en lui proposant un scénario acceptable: aller jusqu’au bout d’elle-même. Le roi entre dans la logique folle de la femme pour la pousser jusqu’au bout, pour qu’elle « s’autodétruise ».

Le bébé est déchiré entre les deux femmes… Le roi propose que son corps soit déchiré, coupé en deux. Ce stratagème va permettre de faire émerger en plein jour ce qui habite les deux femmes, de couper dans la confusion née du mensonge. Les cœurs se révèlent: d’un côté celle qui, dans sa folle détresse, nie l’existence et l’altérité de l’enfant et dit: « Coupez-le »! De l’autre, celle qui, par amour, préfère renoncer à son enfant plutôt que de le voir mort.

Dans cette histoire, le mensonge réside dans la fausse affirmation: « mon fils, c’est le vivant! », mais il réside aussi dans la fausseté du lien: un lien maternel qui n’est pas un lien aimant.

Heureusement, l’histoire finit bien, le bébé retrouve sa mère. On peut respirer… Comme on respire quand la vérité advient enfin.

Le mensonge mortifère, source de malaise pour nous aussi

Cette histoire nous l’a bien montré, le mensonge fait son lit de la pulsion de mort et de l’absence d’amour. Même dans une situation moins dramatique, il est destructeur car, quand il s’insinue dans une relation, il crée un malaise. La chanteuse Maurane qui vient de nous quitter le chantait si bien dans sa chanson intitulée « Mentir » :

« Tu enjolives et tu brodes

C'est d'la dentelle, du falbala.

D'épisode en épisode,

On ne sait plus c'que tu dis là.

L'idée bavarde

L'idée se farde

Puisque tu joues

Et tu déguises tout

Tu mens

Je ne sais pas pourquoi

Mais je le sens »

Ce malaise quand l’autre « joue », « déguise tout », quand la pensée est corrompue, ce malaise se traduit par un ressenti désagréable. Le mensonge est toxique et peut, par sa récurrence ou sa permanence, entamer, malmener, détruire une relation. Même un petit mensonge n’est jamais anodin. Ne pas oser dire à l’autre ce que l’on pense, c’est croire que le lien que l’on entretient avec lui n’est pas assez fort pour supporter de dire « sa vérité ». Là où il y a mensonge, il y a manque de confiance en l’autre ou dans la relation, de sorte qu’on n’ose pas prendre le risque d’exprimer ce que l’on pense vraiment. Alors que dans une relation saine, il y a de la place pour dire ce qui dérange. Il y de la place pour donner son avis, émettre une critique, il y a de la place pour être soi et laisser l’autre être qui il est sans peur.

Si j’ai commencé cette prédication en vous demandant à qui vous ne mentez jamais, c’est pour que vous puissiez identifier les relations dans lesquelles vous êtes à l’abri du mensonge. Le mensonge ne peut naître et proliférer que dans des lieux et des liens où règnent la peur et la méfiance. A nous de chérir les relations de confiance et de fuir les liens et les lieux où il faut sans cesse vivre « sur ses gardes », sous la menace d’un regard malveillant. Une relation saine, c’est tout le contraire d’une relation polluée par la calomnie, la rumeur, la défiance, l’omission volontaire, la trahison.

Dans les familles, dans les institutions, il arrive que le mensonge assoie son pouvoir sur des traumas qui ont été cachés, sur des secrets, des morts, des abus de pouvoir, dont on ne parle pas. Combien de personnes vivent sous le poids du mensonge! On leur a toujours dit que «tout allait bien», alors qu’elles sentent bien, elles savent au fond d’elles-mêmes que c’est faux.

Libération du mensonge

Sortir du mensonge permet de sortir de ce ressenti, de ce malaise, c’est toujours une libération; cela permet de rétablir ce qui avait été faussé, meurtri. Comme dans l’histoire des deux femmes: la vérité est révélée et l’enfant est sauvé.

Mais peut-on sortir indemne du mensonge? Claire Chazal dans une interview d’avril 2018, à un journaliste qui lui demande: « Votre livre s’intitule ‘Puisque tout passe’. Qu’est-ce qui, avec vous, ne passe pas? », donne cette réponse: « Le mensonge que l’on a pu se faire à soi-même, aux autres. Cela ne s’efface jamais. » Qui pourrait dire le contraire? Le mensonge laisse des traces indélébiles…

Ne plus se mentir à soi-même

Il y a le mensonge au cœur de la relation, la parole vrillée, faussée… mais il y a une autre forme de mensonge plus profond encore, qui est – pour reprendre les mots de Claire Chazal – le mensonge « que l’on a pu se faire à soi-même ». Ce mensonge-là, c’est le mensonge qui témoigne de notre difficulté à vivre pacifiés avec nous-mêmes. C’est le mensonge que nous entretenons quand nous nous berçons d’illusions, quand nous n’avons pas le courage de regarder les choses en face, quand nous ne sommes pas capables de nous aimer, de nous estimer assez pour cesser de nous mentir.

Mais comment ne pas se mentir à l’heure des selfies, des photos sur Instagram ou Facebook que l’on peut retoucher si facilement? Sans compter tous les filtres qui nous permettent de diffuser des images sans défauts, qui nous rajeunissent et nous embellissent? Comment ne pas se mentir à l’heure des profils qui nous permettent de créer des personnalités virtuelles parfaites? Nous sommes capables de créer nos propres « fake news », de participer à la grande désinformation, de faire croire que nous vivons une vie géniale alors que dans la vie réelle, c’est tout autre chose. Encore des mensonges partagés sur les réseaux sociaux où l’on crée un monde nouveau, factice… N’est-ce pas encore une fois une manière de se protéger, de se protéger de ce qu’il y a de vulnérable et d’imparfait dans notre humanité?

Combien il est difficile pour les êtres humains d’accepter leurs limites, leurs fragilités, leurs erreurs! Heureux ceux qui sont capables d’assumer leurs personnalités, qui ont réussi à se libérer du poids du jugement, qui sont libres d’être qui ils sont! Oui, heureuses sont les personnes « vraies », elles nous aident à nous libérer à notre tour, elles nous aident à être nous-mêmes, à ne plus avoir besoin de nous maquiller le cœur et l’âme!

Le mensonge spirituel

Heureux sont aussi les « chrétiens honnêtes », ceux qui évitent le dernier grand mensonge dont je souhaitais vous parler, le mensonge spirituel. Ce dernier concerne autant notre intériorité que notre relation à l’autre. En lisant la première épître de Jean, comment ne pas être interpellé par ce verset cinglant :

« Si quelqu’un dit : ‘J’aime Dieu’, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. »

En quelques mots est mis en lumière le plus grand mensonge spirituel: croire que la spiritualité peut faire l’économie de l’autre. C’est dans la relation à l’autre que s’éprouve notre relation à Dieu. Nous ne serons jamais des croyants parfaits, mais nous pouvons essayer d’être des croyants honnêtes. Nous pouvons essayer de ne pas nous mentir sur notre condition de croyants. Si nous avons le désir d’être plus que des « protestants sociologiques », d’être dans une quête spirituelle authentique, ce verset de l’Évangile de Jean est un puissant révélateur. Il nous encourage à ne pas nous bercer d’illusions, à ne pas croire que nous pouvons nous réfugier dans la spiritualité, la prière, la méditation, la réflexion pour vivre hors du monde. Pour vivre dans une bulle d’amour avec Dieu, loin de ces autres humains qui nous dérangent.

Ne nous mentons pas: il est beaucoup plus facile de vivre sa foi hors d’une communauté chrétienne, loin de ses frères et de ses sœurs que nous n’avons pas choisis, loin de l’Église avec ses limites et ses fragilités et ses haines. Dans l’Église, comme partout ailleurs, existent la haine et le mensonge. Nous n’y échapperons jamais totalement. Mais c’est justement là que s’éprouvent la foi et l’amour véritables!

Conclusion: Au-delà du mensonge et de la peur, l’amour vrai

N’ayons donc pas peur de nous confronter à la réalité, ne soyons pas dupes des situations et des lieux où règne le mensonge. Car ce n’est qu’en regardant en face le mensonge, cette discordance, ce défaut d’intégrité morale, cette facilité passagère, ce hiatus qui peut toucher notre relation à nous-mêmes, aux autres, et à Dieu, que nous pourrons nous en libérer. Oui ce n’est qu’en refusant d’être sous le pouvoir du mensonge que nous pouvons aimer d’un amour véritable, d’un amour passé au feu de la lucidité. D’un amour qui aura brûlé toutes nos peurs.

Amen


Marie Cénec, pasteure
Marie Cénec, pasteure

Née en 1975 à Strasbourg, Marie Cénec fait ses études de théologie à Strasbourg et à Genève. Après s'être spécialisée en Nouveau Testament, elle entame une formation pastorale à Genève qui lui permet de découvrir le ministère pastoral en milieu hospitalier et de s'initier à la formation d'adultes.

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Pendant 6 ans, elle a été pasteure à l’Espace Fusterie un lieu au centre ville de Genève où étaient organisés moments de prières et de méditations, expositions, spectacles, concerts et conférences.

Elle est actuellement pasteure au centre ville de Genève et assure un travail paroissial classique.

Elle co-organise les rencontres « Un auteur un livre » (unauteurunlivre.ch)

En 2013, elle publie un recueil de méditations, « C’est tous les jours dimanche » aux Editions Salavator.

De 2011 à 2015, elle tient une chronique mensuelle dans La Vie Protestante.

En 2017, elle participe à deux ouvrages collectifs, « La Passion du Verbe » écrit avec Brigitte Fossey et Catherine Salviat (Onesime 2000) et « Faire la paix avec la terre » (Jouvence).

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