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Évangéliser Dieu?

Chapelle des Arolles (1/2)
Diffusé sur Espace 2 le 15-07-2018
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Le mot « Dieu » est un mot un peu fourre-tout dans lequel on trouve le pire et le meilleur. Il sert à justifier des guerres, des massacres ou des actes terroristes. Il est tout autant, à la source des combats les plus remarquables pour les droits humains, pour la justice entre les pays, pour la paix en nous et entre nous.

La spécificité du témoignage chrétien court le risque d’être noyé dans le flux constant de discours utilisant le même mot « Dieu », mais dans des sens imprécis ou contradictoires. Alors faut-il éviter de l’employer?


Prédication : Didier Halter, pasteur

Co-célébrant : Aldo Ravedoni

Organiste : Gérald Chappuis

Présentation : Michel Kocher

Prédication

Évangéliser Dieu?

Quinze.

Colossiens, chapitre 3 , versets 12 à 17
Jean, chapitre 4 , versets 3 à 10
Jean, chapitre 4 , versets 19 à 24

Quinze, c’est le nombre de fois que j’ai utilisé le mot « Dieu » depuis le début de ce culte. Vous me direz que pendant un culte, c’est assez normal qu’un pasteur parle de Dieu. Après tout, c’est un peu son job, il est un peu payé pour ça. Oui, c’est vrai, mais avez-vous remarqué ces derniers temps, ces derniers mois, ces dernières années, que les pasteurs ne sont plus les seuls, les prêtres par ailleurs non plus, à utiliser le mot « Dieu » dans leur communication. Dans l’espace public on assiste à un véritable retour de Dieu. Les sociologues, les psychologues, les journalistes, les juristes, les hommes politiques, les philosophes et même les théologiens, figurez-vous, utilisent le mot « Dieu ». « Dieu » est dans nos journaux, « Dieu » est sur nos réseaux sociaux, « Dieu » est dans les sites internet que nous consultons, et dans les milliers et les milliers de messages que nous échangeons d’un moyen ou d’un autre.

Bref, pour le dire très franchement, j’ai hésité à utiliser le mot « Dieu » durant ce culte parce que le mot « Dieu » est devenu ce qu’on appelle un mot valise. C’est quoi un mot valise ? Un mot valise, c’est un mot un peu fourre-tout. Vous savez, un de ces mots qui veut dire tout et son contraire. Et si vous écoutez un peu la radio, si vous écoutez un peu la télévision et si vous consultez les sites internet, vous verrez, c’est exactement ça qui est devenu le mot « Dieu » : un mot valise.

Il sert à justifier des guerres, des massacres ou des actes terroristes. Il sert à fonder l’inégalité des sexes ou à exclure telle ou telle partie de l’humanité à cause de la couleur de sa peau ou de sa famille de naissance ou de son de milieu social d’origine. Mais le même mot « Dieu » sert tout autant à justifier des combats; des combats les plus remarquables pour les droits humains, pour la justice entre les pays, pour la paix en nous-mêmes et entre nous.

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Et si vous quittez le spectre de l’actualité immédiate et que vous prenez un peu de recul et que vous regardez l’histoire, vous serez peut-être saisis, comme moi, d’un vertige en vous rendant compte de toutes les causes, de toutes les actions, de tous les thèmes, de tous les concepts, de toutes les révolutions qui ont été justifiés en utilisant à un moment donné ou un autre, le mot « Dieu ». Je vous dis le pire et le meilleur.

Décidément « Dieu » est devenu le mot valise par excellence. A s’y perdre. Et c’est bien là le problème. C’est que la plupart des définitions du mot « Dieu » que je vois quand j’entends ce mot à travers la bouche des gens, je me dis que c’est pas mon Dieu, c’est en tout cas pas le Dieu auquel je crois et dans lequel j’ai choisi de faire confiance. Et je me dis que la petite voix de Dieu, de Jésus-Christ là-dedans, elle devient bien faible, elle devient bien insignifiante… et que ça devient grave. Ça devient grave parce que c’est notre raison d’être, aux chrétiens rassemblés dans les églises, que de témoigner en paroles et en actes de cette foi qui nous fait vivre. C’est notre raison d’être que d’être des signes de Dieu, du Dieu de Jésus-Christ dans le monde dans lequel nous sommes.

Et si le mot devient tellement insipide et tellement vague que notre témoignage-même va devenir insipide et vague, qu’allons-nous faire? Si ce signe n’est plus visible, n’est plus lisible ni plus audible de par le contemporain, on peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux abandonner ce mot, de ne plus l’utiliser et d’utiliser par exemple « Seigneur », qu’on utilise souvent dans les liturgies et dans les cantiques. Ou alors on utilise le mot traditionnel « Éternel », vous savez, celui des traductions bibliques de mon enfance et de ma jeunesse. Et on se dit, que par là, le témoignage chrétien retrouve de sa spécificité, de sa vigueur, de son punch.

Mais si on y réfléchit un peu, continuer à utiliser le mot « Dieu » dans le langage chrétien ne présente donc pas que des inconvénients. En effet, ça nous permet de dialoguer avec des personnes qui utilisent ce mot « Dieu » et qui s’inscrivent dans d’autres courants de pensées philosophiques et religieux.

Regardez Paul par exemple : Paul, il utilise le mot « Dieu ». Il l’utilise pour converser avec les Colossiens, les Corinthiens, les Romains, mais aussi avec les païens de son temps. Parce qu’avec ce mot, il a une porte d’entrée pour faire, pour accomplir son témoignage à Jésus-Christ. Et il utilise le mot « Seigneur » beaucoup, c’est vrai, mais le mot « Seigneur », d’abord, n’est pas spécifiquement chrétien, il est d’origine juive au départ. Et puis, il est aussi utilisé dans le monde grec et dans le monde romain où il désigne même l’empereur divinisé. Donc là encore, quand Paul utilise le mot « Seigneur », il utilise un mot que les païens de son temps utilisent pour entrer en dialogue avec eux et pouvoir utiliser un mot qui permet de rentrer en témoignage avec eux.

Il en va de même avec Jésus le Juif quand il rencontre la femme samaritaine anonyme au puits. Peut-être l’avons-nous oublié, mais entre Juifs et Samaritains, la querelle religieuse est durable et longue. Ça fait des siècles que, au minium on se chicane, voire parfois on se tape dessus entre Juifs et Samaritains. Ils appartiennent à des courants religieux différents et antagonistes et pour se parler, Jésus avec la Samaritaine, il utilise encore le mot « Dieu » parce que c’est ce mot qui leur permet de trouver une langue commune. Sauf que, quand l’apôtre Paul ou quand Jésus parle et utilise le mot « Dieu », on sent bien que ce n’est pas un vague concept. On sent bien que ce n’est pas une idée comme ça, générale. On sent bien que pour Paul comme pour Jésus, ils savent de quel Dieu ils parlent. De quel Dieu ils vivent. De quel Dieu ils vibrent. De quel Dieu ils auront envie de porter témoignage. Pour Paul, pour Jésus, le mot « Dieu » n’est pas un mot valise. C’est un mot lourd de sens et fécond.

C’est pourquoi, nous aussi, si nous voulons vivre et grandir dans une foi qui soit tout à la fois prête à dialoguer, une foi qui soit profilée, il nous faut évangéliser Dieu. Enfin, quand je dis évangéliser Dieu, je ne veux pas dire évangéliser Dieu dans le ciel, mais évangéliser le mot « Dieu », avoir un usage évangélique du mot « Dieu » et ne pas oublier que ce mot-là, Jésus ne l’utilise pas n’importe comment. Il l’utilise en étant conscient qu’il est relié à une réalité qui le fait vivre. Nous devons, nous sommes invités à utiliser le mot « Dieu » comme l’utilisait Jésus. C’est-à-dire à utiliser le mot « Dieu » en sachant que derrière ce mot, il y a quelqu’un qui nous fait vivre. Il faut utiliser le mot « Dieu » comme le faisait Jésus, le révélateur et le visage de Dieu par excellence.

Alors, me direz-vous, c’est quoi ce « Dieu » que Jésus nous révèle, que Jésus nous montre, qui fait vivre Jésus? Alors heureusement, on vient de m’annoncer que j’ai deux heures devant moi et que je peux donc répondre à cette question en deux heures de temps! Mais comme il semblerait que je n’ai justement pas deux heures de temps devant moi (ne t’inquiète pas Michel, qui m’écoute par là à la radio!) Eh bien, je vais essayer de résumer ça en deux mots : en deux mots essentiels qui définissent ce qu’est, à mon avis, le Dieu de Jésus-Christ.

Le mot « relation » et le mot « projet ». Le Dieu de Jésus-Christ est d’abord un Dieu de relation. Un Dieu qui entre en relation avec les êtres humains. Ce n’est pas un Dieu qui se contente d’être dans son ciel d’où il écouterait nos prières et nos confidences. Mais c’est un Dieu qui vient à notre rencontre, qui vient pour rentrer en relation avec nous. C’est non seulement un Dieu qui parle, mais c’est un Dieu qui nous parle. Un Dieu de relation qui interagit avec les humains par sa Parole. Cette Parole que nous découvrons dans la lecture des Écritures. Cette Parole que nous découvrons dans notre cœur quand nous sommes en prière intime avec Lui. Cette Parole dont nous percevons des traces lorsque nous regardons les beautés de la nature autour de nous. Cette Parole dont nous reconnaissons les effets lorsque nous sommes capables de nous réconcilier avec quelqu’un avec lequel nous étions fâchés. Cette Parole qui nous fait sourire et nous fait dire : « Aujourd’hui, la vie est belle, je veux simplement en profiter! »

Dieu, le Dieu de Jésus-Christ, est un Dieu de relation, un Dieu qui interagit. Et c’est bien ça qui se joue au puits, près de la ville de Sichem. C’est un dialogue. C’est ce que nous montre Jésus. Un dialogue qui commence très banalement : « Donne-moi à boire », comme le ferait n’importe quel voyageur qui serait fatigué au milieu du jour quand il fait chaud. Un dialogue, qui comme tous les dialogues, ne comporte pas que des choses claires, mais aussi des malentendus, des mécompréhensions. Rappelez-vous la Samaritaine qui dit : « Mais enfin tu veux que je te donne à boire et tu n’as même pas un seau pour puiser dans le puits, et le puits est profond… » Mécompréhension totale de ce que Jésus veut dire, mais pas grave. On continue le dialogue, parce que c’est comme ça un dialogue. Un dialogue qui ne reconnaît même pas les difficultés, voire même les oppositions. Je vous ai dit que les Samaritains et les Juifs se chicanaient. Un lieu dans lequel ils se disputaient sans cesse, c’était de savoir où il était juste et bon d’adorer Dieu. Était-ce sur la colline de Jérusalem ou celle de Sichem? Oh, la chose nous paraît un peu ridicule de nos jours, mais croyez-moi, entre chrétiens, on s’est battu pour des choses bien plus ridicules tout au long de l’histoire.

Jésus n’évite pas la difficulté, il nomme la difficulté dans son dialogue. Il dit « Oui, oui, pour toi c’est Sichem et pour moi c’est Jérusalem. » Il ne demande pas à la Samaritaine de devenir juive, pas plus que lui ne veut devenir samaritain. Ils dialoguent, ils discutent. Et à un moment donné dans ce dialogue, il montre à la Samaritaine qu’il y a plus loin que cette simple dispute. Qu’un jour, les êtres humains adoreront le Père en esprit et en vérité et que la question du lieu deviendra secondaire.

Le dialogue n’est pas là pour supprimer les difficultés, supprimer les oppositions mais pour que les ayants-reconnu ensemble, que nous sachions comment aller plus loin que cela. Et notre Dieu est un Dieu de dialogue et un Dieu de projet. Un Dieu de projet, parce que si Dieu rentre en relation avec nous, c’est pas simplement pour le plaisir de la discussion, c’est aussi parce qu’il a envie que nous puissions mettre nos capacités au service de son projet pour le monde tout entier.

Le Dieu de Jésus le Christ est un Dieu de projet, un projet que Jésus appelle le « Royaume de Dieu » ou le « Royaume des cieux ». Et quand Jésus parle de cela, il ne parle pas simplement de l’espérance pour après la mort, pour ce qui nous attendra dans l’au-delà. Il nous parle d’une espérance pour notre monde de maintenant, pour ce monde que nous trouvons parfois si dur, si difficile, si (pardonnez-moi l’expression) mal foutu. Jésus nous dit avec le Royaume de Dieu, que Dieu l’aime ce monde et qu’il a envie qu’on en fasse autre-chose avec Lui. Son espérance ce n’est pas simplement celle d’un autre monde mais celle d’un monde autre. C’est cela le Royaume de Dieu.

C’est un Dieu qui mobilise nos capacités, pour que nous puissions devenir à notre tour des partenaires dans la transformation du monde, pour que ici et là nous puissions apporter des signes que ce monde n’est pas destiné à être aussi moche que parfois nous le trouvons, mais qu’il est destiné à être reflet de la lumière et de l’amour de Dieu.

Alors, vous me direz : « C’est un beau rêve, Monsieur le Pasteur! On nous a déjà eu avec ce genre d’utopie, on a déjà donné. » Et vous avez raison, c’est un beau rêve. Mais je revendique le droit de rêver. Je revendique le droit de rêver comme Jésus rêvait lorsqu’il est entré en dialogue avec cette Samaritaine au puits. Elle était femme, ils étaient en plein air, en plein jour, il n’avait pas le droit de lui adresser la parole – ça ne se faisait pas! Il était juif, elle était samaritaine, il risquait de se souiller aux yeux des Juifs les plus purs en parlant à une Samaritaine. Et il l’a fait quand même. Il l’a fait quand même au nom d’un rêve, le rêve que les croyantes et les croyants pourront un jour adorer Dieu en esprit et en vérité. Alors oui, je revendique le droit de rêver, pour qu’à la suite de Jésus, lorsque j’utilise le mot « Dieu », je sois à la fois en dialogue et à la fois, fermement profilé.

Amen.


Didier Halter, pasteur
Didier Halter, pasteur

Né en 1963 en Alsace, marié et père de 3 enfants, Didier Halter a fait ses études de théologie à Strasbourg et Genève. Pasteur depuis 1988, il a exercé en Alsace, à Genève et à Sion (Valais). Il a soutenu une thèse de doctorat sur le ministère pastoral et a enseigné l'homilétique et la théologie des ministères à la faculté de Neuchâtel. Depuis 2011, il est le directeur de l'opf (www.protestant-formation.ch) qui est l'organisme chargé de la formation initiale et continue des pasteurs et diacres de Suisse romande.

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Passionné par l’univers biblique et la pertinence de son message pour aujourd’hui, il s'attache à une prédication nourrissante et vivante. Une méditation consacrée à Caïn et Abel a été publiée aux Editions du Moulin.

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