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"Ora et labora" et célébrer la Vie. Trilogie en attendant la Fête des Vignerons 2019

Temple de La Tour-de-Peilz (2/3)
Diffusé sur Espace 2 le 23-06-2019
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La Fête des Vignerons a sa place dans le culte, car elle est avant tout une célébration et un rituel. Sa devise multiséculaire est « Ora et Labora », prie et travaille. Le fondement du rapport respectueux de l'Humain à la nature, au travers du prisme des tâcherons de la vigne. Chaque Fête des Vignerons est le miroir de la société qui la porte. On y célèbre la vie, la mort, la réjouissance, la tristesse, la crainte. Au fil du temps, cette célébration des artisans de la terre s’est enrichie de personnages de la tradition biblique et de divinités antiques. Cette année, ni Bacchus, ni Cérès, ni Palès, ni Noé ne seront au rendez-vous? Alors, comment se relie-t-on aujourd’hui à la Source de vie et au mystère de l’existence? Quels langages pour l’exprimer dans la Fête?

Avec toute la région de la Riviera, La Tour-de-Peilz, se prépare à la Fête des Vignerons 2019 en proposant trois cultes un peu "autrement", avec témoignages et interviews d'acteurs de la Fête.

Avec Blaise Hofmann, co-librettiste, François Murisier, Conseiller de la Confrérie et Président de la Commission artistique de la fête des Vignerons 2019, François Margot, Abbé Président de la Confrérie des Vignerons, Jérôme Berney, compositeur, au micro de Sabine Pétermann


Prédication : Sabine Pétermann-Burnat, pasteure et journaliste

Co-célébrant : Nicole Ehrensperger

Organiste : Valentin Villard

Musiciens : Formation du Choeur de la Fête des Vignerons 2019, sous la direction de Céline Grandjean et Caroline Meyer, avec Valentin Villard, compositeur, au piano et Jérôme Berney au cajòn.

Présentation : Guillaume Henchoz

Prédication

"Ora et labora" et célébrer la Vie. Trilogie en attendant la Fête des Vignerons 2019

« Rien de nouveau sous le soleil ! » Ah oui, vraiment ? Tout ne serait qu’écran de buée. Rien de durable, rien de solide, tout serait vain. Alors à quoi bon travailler, progresser dans la vie ? À quoi bon se casser la tête à vouloir changer le monde si de toute façon, c’est pour rien ? Ma parole, ce Qohéleth, c’est un pessimiste, un homme blasé, désabusé, démoralisant, un « à-quoi-bon-iste » !

Ecclésiaste, chapitre 1 , versets 2 à 11
Jean, chapitre 1 , versets 1 à 9

A vrai dire, on ne sait pas qui est Qohéleth, si ce n’est que son texte a vraisemblablement été rédigé au 3ème siècle avant Jésus Christ. On pourrait imaginer un vieil ermite qui prend sa plume pour faire un bilan de ce qu’il a découvert et expérimenté à la fin de sa vie. C’est le texte d’un homme qui propose une analyse lucide sur ce qu’il observe de l’existence humaine et du monde. Le Qohéleth, également appelé l’Ecclésiaste, est d’ailleurs considéré comme le premier philosophe juif. Il réévalue constamment la pensée traditionnelle à la lumière de la pensée grecque.

D’emblée il pose le cadre : l’environnement dans lequel vit l’être humain est permanent. Les efforts de l’homme pour échapper à sa condition sont inutiles. Qohéleth contemple le monde. Il décrit son cadre de vie, les éléments primordiaux, sans qu’il n’apporte, pour autant, de solution au mystère de l’univers et de l’existence humaine. La terre, le soleil, le vent, la mer sont les quatre éléments primordiaux de la cosmologie grecque. Rien n’est jamais terminé, les cours d’eau ont beau s’écouler dans la mer, elle n’est jamais remplie. Tout est un perpétuel recommencement.

« Rien de nouveau sous le soleil, ce qui a été, sera. » Ce sont des paroles qui nous prennent à rebrousse-poil, tellement nous avons le sentiment de vivre une époque révolutionnaire. La technologie fascine ! Mais si la technologie a beaucoup évolué, l’humain lui, ne change pas et le monde reste son unique horizon.

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Le Qohéleth ne vivait pas hors-sol lorsqu’il écrit ce texte. Il voit certainement qu’il y a du nouveau au Proche-Orient, où il vit : l’invention de la roue, l’irrigation, l’agriculture. Assurément, on n’a pas cessé de faire des progrès, il le sait bien ! Ce ne sont pas des progrès technologiques dont il parle, mais il parle de l’humain. Qohéleth relativise l’innovation et la capacité à agir sur le cours des choses. Une pensée « poil à gratter » qui heurte de plein fouet l’idée de progrès.

Dans la tradition biblique, Qohéleth est le premier à avoir introduit l’expérience comme critère de vérité. Expérience qui reste inaccessible à autrui. Raison pour laquelle la leçon des événements du passé est toujours oubliée. En réalité, l’expérience humaine ne se capitalise pas au fil des générations. À chaque génération tout est à refaire. Qohéleth souligne ici la limite de la transmission de notre expérience aux générations futures. Bien sûr, on se souvient des faits, mais pas de la leçon des faits. L’expérience humaine ne se transmet pas et c’est probablement là, le principal frein au progrès.

Que nous reste-t-il après une critique aussi radicale ? Pour Qohéleth, l’être humain ne peut pas progresser s’il ne se reconnaît pas dépendant de la transcendance divine. L’homme peut faire ce qu’il veut et avoir les instruments les plus perfectionnés, mais s’il imagine qu’il a sa raison d’être en lui-même, alors il reste enfermé dans son temps. Pour Qohéleth, la vie est l’unique valeur. Dieu est la Source, le Vivant, la transcendance insondable. Son nom est l’imprononçable : « Il est au ciel. »

La vie est entre les mains de Dieu seul. La pensée de Qohéleth est un plaidoyer pour une simplicité de vie : jouir de manière responsable de la vie que Dieu donne, se souvenir de sa brièveté et de la nécessité d’en rendre compte à Dieu. Par conséquent, l’agir humain ne devrait être soumis à aucune forme d’utilitarisme. Et c’est assez difficile d’entendre ce texte dans une culture de l’efficacité qui gangrène tous les secteurs de la vie, y compris domestique ou la vie d’église.

Oui, la vie est entre les mains de Dieu seul. Ce texte invite à rester critique sur la réalité du monde actuel, tout en retrouvant un rapport équilibré entre notre agir et notre rapport à Dieu. Et la devise des moines bénédictins, « ora et labora », prie et travaille, prend ici tout son sens. Planter et prier, c'est un tout. Et nous ne sommes ni l’origine, ni la finalité de la vie. Nous recevons la vie. La vie est un mystère qui nous surplombe. Qohéleth nous invite à nous décentrer de nous-mêmes, nous qui sommes toujours tentés de nous prendre pour le centre de l’univers. Le neuf vient de Dieu seul et le sens profond de la vie humaine n’est ni dans le monde, ni au cœur de son action : il est en Dieu.

La vie est entre les mains de Dieu seul. Qohéleth invite à prendre du recul par rapport au monde qui nous entoure, sans sacraliser la nature. Le respect de la nature s’inscrit dans le respect de la création de Dieu, dont nous faisons nous-mêmes partie. Dans le monde paysan ou viticole, on se moque parfois des citadins qui font preuve d’une certaine naïveté dans leur approche de la nature. Tout ce qui est naturel serait positif, sacré. Or, il y a aussi de la violence dans la nature, des forces mortifères qu’il s’agit de conjurer. Pensez au gel du premier printemps sur les bourgeons, au mildiou ou à l’oïdium qui depuis la fin du 19ème siècle ravagent les coteaux du Lavaux et d’ailleurs.

Cela dit, aujourd’hui, plus que jamais, je crois qu’il est fondamental de repenser les liens entre l’humanité et la nature. Après tant d’années où l’on a considéré la nature comme une pure réalité matérielle, explicable et sans esprit, comment aujourd’hui redécouvrir en quoi la nature est une entité vivante ? Comment retrouver une communion avec la Terre, voir même avec le cosmos tout entier ?

Tout est en interaction avec tout. Et il s’agit de se relier, de s’unir, sans se confondre avec Dieu et le cosmos, dont nous faisons partie. Ils ont chacun leur identité propre et leur autonomie. Ni autodéification de l’homme et abaissement de la nature à l’état d’objet, qui conduit à l’exploitation forcenée des ressources naturelles. Ni divinisation de la nature, en réduisant l’homme à l’état de pure nature, une espèce simple parmi d’autres, plus ou moins dégénérée, plus ou moins perturbatrice. La crise écologique est certainement une opportunité pour dépasser ces deux manières d’envisager les choses et prendre en compte le complexe et le paradoxal. Oui, nous sommes à la fois unis à la nature, mais sans confusion, distincte d’elle, mais sans séparation, occupant une place à part, mais sans cesser d’en être pleinement intégrante à cette nature.

À partir de son expérience spirituelle et sa méditation biblique, Grégoire de Naziance, un Père de l’Église du 4ème siècle, considérait l’être humain comme un microcosme. Un animal façonné à partir de la terre et créé à l’image de Dieu. Ayant à la fois un corps qui a des besoins matériels et une âme capable de s’élever vers les plus hautes sphères de l’esprit, pour participer à la vie divine.

Nous sommes à la fois les pieds sur terre et la tête dans le ciel, appartenant à deux réalités : visible et invisible, temporelle et éternelle. Oui, nous avons nos racines au ciel et nous sommes appelés, entre terre et ciel, à accomplir notre humanité en œuvrant avec la Vie et en participant, de manière créative, à son mouvement et à son abondance.

La vie est entre les mains de Dieu seul. « Au commencement était la Parole, la Parole avec Dieu (…). Par elle tout est venu (...). En elle, la vie », nous dit l’évangéliste Jean. La Parole, au sens biblique, est plus qu’un simple langage. À la différence du dieu païen qui ne parle pas – au mieux il envoie un oracle qu’il s’agit de décrypter, sans échange – le Dieu de la Bible est Parole, une Parole qui crée du neuf. Mais lorsque Jean dit que la Parole est au commencement de toute chose, cela induit que l’humain n’est pas un simple réceptacle d’une Parole de Dieu figée. Mais il peut entretenir une relation de Parole, afin de laisser la Parole divine entrer en résonance avec sa propre parole.

Mais attention ! Employer le terme de « Parole de Dieu » est toujours un peu délicat. Il faut être prudent avec les « Dieu m’a dit, c’est une Parole de Dieu, etc. », car la Parole échappe à toute tentative de circonscription, même dans les Écritures saintes.

Hier comme aujourd’hui, la Parole s’exprime le plus souvent là où on l’attend le moins. Par exemple dans les respirations, les silences, les creux et les pointillés de l’histoire, dans l’intuition, l’émotion, la culture, l’art, la musique, la littérature ou la poésie. À travers les relations, la prière, la contemplation de la nature, le travail, le chant, la célébration liturgique ou profane. C’est dans les fissures de nos terres que la Parole se faufile et agit en secret. Et je crois fermement que le mystère de la Vie, ce n’est pas une « connaissance sur… », mais une « expérience de… ». Ça se sent, ça se vit, ça se goûte et cela se célèbre.

Amen.

Dieu seul est lumière, mais nous pouvons la faire briller aux yeux de tous.

Dieu seul est vie, mais nous pouvons rendre aux autres le désir de vivre.

Dieu seul peut faire ce qui paraît impossible, mais nous pouvons faire le possible.


Sabine Pétermann-Burnat, pasteure et journaliste
Sabine Pétermann-Burnat, pasteure et journaliste

Née à Vevey en 1963, Sabine Pétermann-Burnat a fait ses études de théologie à l'Université de Genève après avoir exercé comme infirmière en psychiatrie durant une vingtaine d'année, en particulier dans les soins à domicile et comme paysanne dans une exploitation du pied du Jura. Après sa formation pastorale et sa consécration dans l'Église protestante de Genève, Sabine Pétermann-Burnat s'est orientée vers le journalisme au sein de la RTS. Elle a ensuite été journaliste, productrice ("cultes radio" et magazine "Hautes Fréquences") et responsable du service protestant de radio au sein de RTSreligion durant une dizaine d'années. Depuis 2018, elle est pasteure de la paroisse de La Tour-de-Peilz, au sein de l'Église évangélique du canton de Vaud (EERV).

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