
Écouter le culte :
Ce récit de la vocation de Pierre et de l’appel des premiers disciples est destiné à chacun de nous : nous sommes en effet tous appelés, en tant que baptisés, à suivre Jésus, à devenir des témoins, des « pêcheurs d’hommes » ! Mais personnellement, cette image me met mal à l’aise. Sommes-nous vraiment appelés à capturer nos contemporains dans les filets de l’Église, à les prendre au piège et à les aliéner ? Beaucoup sont méfiants vis-à-vis de l’Église-Institution, qu’ils considèrent comme un espace d’étroitesse d’esprit, de confinement dans l’entre-soi… Tout le contraire du grand large où Jésus invite ses disciples à s’aventurer.
Il est remarquable que Luc soit le seul évangéliste à lier l’appel des premiers disciples au miracle de la pêche miraculeuse. Cela montre qu’être disciple, c’est d’abord faire l’expérience d’une vie pleine, généreuse, féconde, c’est entrer dans ce dynamisme de la vie. Le miracle du don de la vie en abondance est premier. Le témoignage, la prédication, les actes découlent de cette source, sont des conséquences de cet élan vital. Être disciple est donc tout le contraire d’un chemin resserré, étroit, d’un devoir pesant.
L’appel des premiers disciples est une promesse, une invitation libératrice. « Avance en eau profonde », « au large » : les deux images sont parlantes et vont de pair. Pierre et ses amis sont invités à quitter ce rivage où ils sont pressés par une foule anonyme, le rivage des conventions sociales où l’on n’existe que sous le regard et le jugement d’autrui pour aller à la découverte de leur « moi profond ». Ils sont invités à quitter le rivage de leurs peurs et leurs angoisses (angustia – ce qui est étroit) pour respirer au large. Ils sont invités à quitter le rivage de leurs amertumes et de leurs regrets, ce sentiment de peiner pour rien, pour entrer dans la joie d’une vie féconde.
Jésus nous invite, nous aussi qui voulons le suivre, à cette même démarche intérieure, à partir en quête du vivant en nous, en quête de cette profondeur intime qui nous permet d’être vraiment nous-mêmes. « Avance en eau profonde » : là se trouvent les sources d’une vie pleine, abondante, généreuse, là se trouve une joie intérieure que rien ne peut nous ravir, une paix qui résiste à toutes les tempêtes de la vie.
Les auteurs spirituels utilisent de nombreuses images pour indiquer cette réalité intérieure. On peut parler de «moi profond», de « soi », d’« étincelle divine », de « fond de l’âme », d’« image de Dieu » : autant d’expressions qui expriment que cette démarche intérieure nous fait quitter notre « moi superficiel », notre « identité sociale » , notre « ego » qui cherche à tout dominer et à s’approprier les êtres et les choses, pour découvrir une dimension de notre être qui nous rattache directement à Dieu et à l’Éternité, qui est notre identité véritable et qui demeure intacte et préservée, quels que soient les épreuves et les échecs de nos vies.
En partant en quête de ce « moi profond », nous expérimentons la réalité de la pêche miraculeuse, nous faisons l’expérience de rejoindre la source de vie qui nous rend alors pleinement vivants, la source de l’amour qui nous fait aussi aller à la rencontre des autres !
C’est pourquoi l’avancée à la découverte de son intimité va de pair avec l’avancée au large. Ce n’est pas une introspection narcissique, un repli sur soi, mais cette union à la source nous relie à tous les vivants. Plus nous entrons dans notre intimité profonde, plus nous élargissons notre cœur à la dimension de l’univers.
C’est une invitation magnifique, et l’on peut se demander alors pourquoi nous avons tant de peine à oser cette avancée en eau profonde, pourquoi préférons-nous si souvent notre condition malheureuse sur le rivage de nos peurs et nous y accrochons-nous ?
Il y a certainement la peur du lâcher-prise : nos habitudes nous enferment, mais elles nous rassurent aussi. La peur de l’inconnu, la peur de ne plus avoir la maîtrise de toute notre vie, la peur aussi de ce que nous pourrions découvrir en entrant dans nos profondeurs, ce qui peut être une menace.
Mais nous ne sommes pas laissés à nous-mêmes sur ce chemin : « Sur ta parole, je vais jeter les filets », dit Pierre. Nous pouvons nous avancer au large, en profondeur, car nous sommes précédés par une parole qui nous libère, nous bénit et nous accompagne. Et cette parole est solide, car c’est celle du Christ qui a pleinement vécu ce chemin « en quête du vivant », lui qui vivait une confiance totale vis-à-vis de celui qu’il appelait son Père, lui qui a quitté toutes les sécurités pour annoncer à tous l’amour inconditionnel de ce Père, afin qu’il devienne aussi notre Père. C’est cette confiance filiale qu’il nous offre et c’est ce qui nous permet d’oser avancer en eau profonde.
Luc lie l’appel des premiers disciples à cette expérience du miracle de la pêche miraculeuse : ce n’est donc que dans le dynamisme de cette vie surabondante que nous pouvons devenir des disciples, des témoins en paroles et en actes en partageant cette vie autour de nous.
Nous retrouvons l’image ambiguë de devenir des « pêcheurs d’hommes ». On voit bien qu’après cette avancée en eau profonde où l’on découvre Dieu au plus intime de soi, cet élan vers le large où l’on peut souffler à l’air libre, notre vocation ne peut être de capturer et d’enfermer des personnes dans les filets de l’Église, d’une Institution souvent si pesante, où beaucoup ont de la peine à respirer. C’est là que notre texte nous joue un tour et devient très parlant !
La plupart des traductions ont « Tu seras pêcheur d’hommes », en oubliant un terme capital, présent dans le texte grec : « Ce sont des hommes vivants que tu attraperas ». Certains exégètes insistent sur ce « vivant » et traduisent : « Ce sont des humains que tu ramèneras à la vie ».
Voilà notre vocation : partir en quête du vivant en nous, faire l’expérience de cette vie surabondante au plus intime de notre être qui nous permet de rejoindre l’autre dans son intimité et l’ouvrir, par nos paroles et nos actes, par toute notre existence, à cette vie qui ne demande qu’à jaillir en lui.
A noter, pour finir, que cet appel à quitter le rivage de nos peurs et à avancer en eau profonde ne nous est pas adressé une fois pour toutes ! Il est sans cesse répété tout au long de notre vie. D’abord, parce qu’on ne peut jamais s’arrêter : dès qu’on fait l’expérience de cette vie jaillissante, on ne peut la retenir, mais on est appelé à aller toujours plus loin, toujours plus profond, car la profondeur de l’amour divin est infinie.
Et aussi parce que nous revenons très souvent en arrière sur le rivage de nos peurs. Ce même récit de la pêche miraculeuse est placé par Jean après la résurrection du Christ. On retrouve Pierre, revenu sur les rivages du lac, avec le sentiment d’avoir échoué. L’impression de « peiner pour rien » l’a repris, c’est là que le Ressuscité le rejoint pour renouveler son appel et lui permettre de retrouver « le vivant » en lui, malgré ses trahisons, ses échecs et sa difficulté à le suivre.
Le Ressuscité est le Ressuscitant, et il nous permet toujours, à nouveau, là où nous sommes, de retrouver le dynamisme de la vie.